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L'Europe, une genèse paradoxale

décembre 2017

#Divers

L’Europe connaît une crise d’identité. La généalogie de sa formation comme espace politique et culturel révèle un héritage démocratique et un lieu de diversité, de traduction et d’échange.

 

L’Europe est en crise. Elle l’a peut-être toujours été. Il se pourrait même que la crise soit indissociable de son mode d’être particulier. Mais en quoi ? Car être en crise peut aussi bien se dire d’autres ensembles géopolitiques. Tous sont depuis toujours embarqués dans des processus de changement qui remettent en cause les héritages acquis et les institutions transmises. Dans le cas de l’Europe, cependant, ce qui frappe, au fil des siècles, c’est l’ampleur, la rapidité et parfois la violence des transformations. Celles-ci furent inséparables de mutations économiques et technologiques plus précoces qu’ailleurs et surtout impliquant des États en compétition constante et même souvent en guerre, au point que l’Europe a été le théâtre des deux dernières guerres mondiales, dont le bilan s’est chiffré par des millions de morts (plus de 70 millions) et des destructions matérielles sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Passé tragique que la construction de l’Union européenne a voulu et su surmonter.

Et pourtant, aujourd’hui, l’Europe doute ; elle va mal. Un sursaut est nécessaire. En cela, la crise en cours est salutaire : elle rappelle aux Européens qu’il leur faut repenser leur existence en commun. Le fait que la question se pose à eux comme Européens est déjà en soi quelque chose de remarquable. Cela veut dire que le sentiment d’un destin partagé et d’une responsabilité collective existe désormais. Or rien n’était moins évident il y a encore un siècle. Constater qu’un ensemble de pays (membres ou non de l’Ue) se reconnaissent et se veulent européens devrait déjà étonner ses ressortissants et surtout les rassurer.

Mais il y a plus. Au bilan de l’histoire des civilisations, celle de l’Europe est à ce jour la seule qui se soit vraiment mondialisée. Son modèle politique démocratique, inséparable du concept d’État de droit, constitue désormais une norme partout adoptée, même lorsqu’elle est insuffisamment réalisée ; ses méthodes et ses acquis dans le domaine des sciences et des technologies se sont imposés partout, comme se sont répandues ses formes d’enseignement supérieur et de recherche. Incontestablement, l’Europe est mère de la modernité. À quoi il faut ajouter la diffusion internationale de quatre de ses langues : l’anglais comme lingua franca planétaire, sans parler de l’espagnol, du français et du portugais. Ajoutons encore que l’actuelle Union européenne (sans parler des pays non-membres) constitue avec ses 500 millions d’habitants le plus puissant ensemble économique du monde (produit intérieur brut [Pib] de 18 500 milliards de dollars) devant les États-Unis (320 millions d’habitants ; Pib de 18 000 milliards de dollars) et la Chine (1,3 milliard d’habitants ; Pib de 12 000 milliards de dollars). Non seulement l’Europe tient bon mais elle reste fortement désirable par sa richesse, ses institutions, ses systèmes d’éducation, de santé et de protection sociale. Si l’Europe va mal, cela tient à quelque chose de plus profond qui ne parvient pas à se dire ; cela a rapport à son identité ou plutôt à son déficit d’identité. Chacun en Europe peut se dire Européen ; mais nul ne peut parler de sa patrie Europe ou de la nation Europe. Or le défaut d’identification à ces deux formes canoniques d’appartenance collective concerne un aspect essentiel de ce qui définit un attachement fort, puissamment émotionnel, à une communauté politique. Pourquoi ce qu’ont réussi les États-Unis ou l’Indonésie1 (selon des configurations profondément différentes) n’a pu se produire en Europe ? Pourquoi non seulement cela est-il si lent mais menace-t-il de s’arrêter ? Pourquoi le nom Europe n’est-il pas encore assumé comme un nom d’appartenance, comme on se revendique d’une ville, d’une région, d’un État ? Le retrait du Royaume-Uni de l’Ue est la manifestation la plus claire et la plus grave de cette crise d’appartenance. Le malaise lié à cette rupture n’est pas purement circonstanciel (crise économique et poussées populistes) ni seulement lié à l’originalité insulaire du cas britannique. De quoi s’agit-il ?

Pour répondre, il me semble nécessaire de tenter une généalogie de la formation de l’Europe comme espace politique et comme culture ou, plutôt, des schèmes de cette formation. Je vais en proposer trois principaux.

L’échec de l’empire : un malheur ou une chance ?

La véritable grande chance de l’Europe comme ensemble géopolitique, économique et civilisationnel fut peut-être d’avoir échoué à demeurer un empire ; mais ce fut aussi probablement la raison majeure des guerres permanentes qui s’y sont développées jusqu’au milieu du xxe siècle. Cet empire qu’elle a été (sans que personne ne songe alors à parler d’Europe sauf comme aire géographique2) fut évidemment l’Empire romain. Il arrive encore que son déclin et son effondrement soient considérés par certains comme une faillite dont l’Europe actuelle serait la malheureuse héritière. Il s’agit là d’une vue très courte. Dans Brève Histoire des empires, Gabriel Martinez-Gros3 développe une série d’hypothèses principalement inspirées d’Ibn Khaldûn, le grand penseur arabe du xive siècle. Un empire, selon lui, est d’abord constitué par un bassin de producteurs sédentaires désarmés, générateur de richesse fiscale ; ce bassin est contrôlé sur son pourtour par des tribus guerrières qui monopolisent la violence (l’asabya de Khaldûn) et délimitent une zone frontière au-delà de laquelle la stabilité de l’empire est en danger. À Rome, au contraire, la violence reste une hypothèse constante au cœur de la cité. Un guerrier romain était un citoyen qui se battait pour sa patrie ou alors il devenait citoyen en se battant. Mais, par conséquent, Rome se soustrayait à la logique qui a assuré la longévité de l’empire chinois : une gestion systématique des marges de son bassin de sédentarité où opéraient à son service les tribus guerrières4. Quand l’empire romain d’Occident disparaît, celui d’Orient installé à Byzance résiste et tiendra encore un millénaire. C’est alors qu’il devient clair que cet empire d’Occident, hormis la péninsule italienne, n’est constitué que des pays dits barbares. Cela deviendra ce que nous appelons aujourd’hui l’Europe. Elle se fait sans Rome. Dans cet espace désormais livré aux invasions, il n’y a plus de capitale réelle (Rome ne survit que comme icône), plus de pouvoir central, plus de collecte fiscale, plus d’armée impériale, plus d’administration ; mais une multitude de groupes en conflit et un appauvrissement généralisé. Et pourtant, ce fut peut-être là la chance de l’Europe, car c’est de cette diversité conflictuelle, de la nécessité de produire pour soi, de trouver de nouvelles formes d’organisation qu’est née une dynamique que la tranquillité d’un empire eût exclue ou étouffée.

En outre, dans le chaos du haut Moyen Âge restait vive la référence romaine, qui subsistait et circulait à travers les mouvements monastiques et dans la culture des clercs ou dans l’ambition des princes. C’est la combinaison des nouvelles énergies et de la nécessité de trouver de nouvelles solutions avec la certitude qu’existait encore un corpus de savoirs et de lois que s’est frayé un mouvement vers le renouveau des villes, du commerce et des connaissances. C’est ce dont témoigne déjà la « renaissance carolingienne ». Cette dynamique ne cessera plus. Elle éclate dans la renaissance urbaine du xiie siècle, dans la formation et la stabilisation des monarchies et surtout dans la création des universités. C’est cela la chance liée à l’échec de l’empire. Mais son envers nous est tout autant connu : faute d’une pax romana, faute d’une expulsion de la violence sur les marges, l’Europe restera prise dans des guerres continuelles qui ne cesseront qu’avec la Seconde Guerre mondiale. Le coût humain en fut exorbitant. La question a donc été pour l’Europe, après le désastre du xxe siècle, de trouver des moyens de construire une paix durable sans cesser d’être une société de producteurs en compétition et sans non plus se laisser désarmer. Il fallait inventer de nouvelles institutions ; et même des institutions totalement originales.

Le modèle de la cité, le droit et la démocratie

Si l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui est une constellation de démocraties, c’est une chance due d’abord à un héritage millénaire. Le temps long (la « longue durée » selon Fernand Braudel) est quelque chose d’assez énigmatique car il présuppose des mécanismes de transmission d’une grande complexité ; il nous reste à comprendre comment des traits culturels peuvent se maintenir tels des schèmes générateurs de comportements collectifs ou d’institutions à travers des siècles ou des millénaires. Ainsi en va-t-il aussi du modèle de la cité qui a spécifiquement caractérisé le monde gréco-romain et, avec lui, une certaine conception du droit et de la démocratie. Ce modèle reste au cœur de ce qui définit encore l’Europe au xxie siècle et constitue une sorte de centre nerveux et vibrant de son mode d’être, de sa vitalité politique, de son sens d’un ordre du droit, des libertés publiques et cela en dépit de toutes les forces qui la tirent par moments vers des tentations antidémocratiques ou même totalitaires.

Pourquoi parler d’un modèle de la cité ? Nous admettons comme bien établi le fait que nos démocraties sont les lointaines héritières d’institutions publiques qui ont connu leurs premières formes canoniques principalement dans la polis grecque et dans la civitas romaine. Ces deux types de communauté politique étaient inséparables de l’existence des villes. Nous savons que les premières villes sont apparues voici environ dix mille ans dans les collines du Croissant fertile, dans le sillage de la révolution agricole, avant de se développer dans les vallées fluviales de Mésopotamie ; on constate une telle émergence un peu plus tard dans les vallées de l’Indus et celles du fleuve Jaune. Les archéologues distinguent une ville d’une grosse bourgade en ceci que peut s’y constater l’existence d’édifices ayant un caractère public et monumental : palais, temples, remparts, stèles, lieux de rassemblement, quelques fois stades, théâtres. Les villes apparaissent ainsi comme le lieu par excellence d’un pouvoir politique. Ce caractère public cependant prend une tournure originale dans les cités grecques dès l’époque archaïque, en contraste net avec celles du monde babylonien ou chinois. Dans ces derniers cas, les rues sont d’abord des couloirs circulant entre des résidences fermées ; les lieux de culte sont d’accès limité ; les palais isolés par des murs et des jardins. À l’opposé, les cités grecques sont organisées autour d’une place publique très ouverte, espace de rencontre et de marché ; les lieux de culte y sont ouverts à tous ; outre les lieux de rassemblement politique (boulé, ecclésia), existent d’autres lieux de la vie publique : théâtres ou stades. La ville dans sa spatialité même inscrit une conception de la vie commune qui est d’être exposée aux regards de tous5.

Cette configuration spatiale de la ville grecque ou romaine traduit la nature même du pouvoir politique dans la communauté. Il faut en retrouver les origines dans ce qu’on a appelé la démocratie guerrière. On sait qu’une sorte de révolution démocratique, dite révolution hoplitique, s’est produite en Grèce dans les groupes guerriers vers la fin du viiie siècle avant notre ère : les hoplites, recrutés dans la population ordinaire, conscients de leur nouveau pouvoir, prennent alors l’habitude de se réunir en cercle et décident que le butin de chacun sera mis au milieu – appelé méson – et distribué par tirage au sort. Ainsi, chacun recevra sa part non de soi-même mais du groupe comme tel. Ce centre vide désigne un espace commun inappropriable. C’est le lieu même de naissance de l’espace public comme cela se vérifie dans l’organisation des débats : il est prescrit que, pour s’adresser aux autres et parler de questions concernant les affaires communes, il faut impérativement aller se placer au milieu – es méson. Tel est aussi l’espace de la loi, c’est-à-dire des décisions prises en public après discussion et proclamées par écrit6. Le tyran est celui qui met sa personne privée « au milieu », qui occupe et usurpe le lieu vide, qui s’approprie comme un bien personnel l’espace public. Pour Hérodote, premier historien et premier ethnographe du monde ancien (il écrit ses Histoires au ve siècle, à l’aube de la période classique), il est évident – dans ses descriptions des populations « barbares » au nord de la Grèce, celles du Proche Orient ou de l’Égypte – que ne pas disposer d’une organisation démocratique dans le cadre d’un espace public, c’est ne pas non plus disposer de la possibilité d’être complètement humain.

Comment se fait-il qu’une telle démocratie délibérative se soit développée dans l’espace gréco-romain et ait survécu dans le fonctionnement même des monarchies pour resurgir et se confirmer au xixe siècle ? En effet, on ne trouve rien de tel dans les autres traditions de l’ensemble eurasiatique. Le cas européen semble particulier. Il est tel depuis sa préhistoire, comme le montrent les recherches d’archéologie et d’anthropologie historique portant sur de la « culture rubanée » – dite telle en raison des bandes décoratives ornant les céramiques (Linnenbandkeramische Kultur). Cette culture apparaît au ve millénaire avant notre ère (soit dans les débuts du Néolithique européen) et s’étend depuis les vallées du Danube jusqu’au nord de la France (vallée de l’Oise) en passant par les régions rhénanes. Dans ces territoires ont été mis au jour des espaces singuliers, dits « enceintes interrompues », situés près des villages. Il s’agit de vastes formes circulaires ou ellipsoïdales segmentées. Leur structure apparaît comme n’étant absolument pas défensive ; en revanche, elle s’explique très bien si l’on y voit des lieux de rassemblement de toute la population en vue de célébrations ou de prises de décision commune (les interruptions apparaissent comme des accès/sorties de ces proto-arènes). Il est clair qu’ici apparaît dans sa forme spatiale un sens fort de la vie publique. Il y a donc une existence très ancienne de pratiques d’assemblée, comme le montre Alain Testart dans Avant l’histoire. En somme, bien avant la cité grecque, et dans des régions qui ne lui doivent rien, se sont développées des traditions démocratiques qui, au moment de la conquête romaine, étonnent les observateurs (comme c’est le cas de Tacite à propos des populations germaniques). À ce sujet, Alain Testart remarque un phénomène de grande ampleur géographique et d’une constance remarquable sur des milliers d’années : « L’Europe est unique au monde pour ses traditions démocratiques7. » Même les empereurs romains les plus despotes doivent se faire reconnaître par le Sénat et par le peuple. « Dans le concert des nations, l’Europe est singulière et nous savons qu’elle l’est depuis presque trois millénaires8. » Ce modèle démocratique a fait que le pouvoir politique, même lorsque s’il s’est durci ou fait oppressif, n’a jamais été concevable sinon comme approuvé par le peuple ; les monarchies absolues en Europe comportaient de rigoureuses limitations juridiques. Des cas d’autocraties ont parfois émergé ; jamais la légitimité ne leur fut accordée.

Or c’est par la formation des cités que ce schème politique s’est exprimé et diffusé. Dans le monde grec, ce fut par l’essaimage des communautés (dites « colonies ») allant implanter de nouvelles cités (en Italie du Sud, en Asie Mineure, sur les rives de la mer Noire, en Thessalie). Rome, de son côté, procède par réplication de la ville-mère, de l’urbs, partout où s’étend son administration9. Partout s’impose le modèle à la fois cosmique et social d’un espace public partagé par les hommes et par les dieux, d’un espace institué sous le signe d’un ensemble de règles communes auxquelles même les gouvernants – eux avant tout – doivent se soumettre : le nomos grec, la lex romaine. Cet archipel de cités autocéphales en Grèce n’a jamais réellement pu se constituer en empire et les guerres entre elles furent inévitables et destructrices, jusqu’à ce que des puissances extérieures (la Macédoine d’abord, Rome ensuite) ne les pacifient en les soumettant (selon le modèle khaldûnien de l’empire indiqué plus haut). Cela préfigurait ce qu’allait être pendant deux millénaires et demi « la guerre civile européenne ». Si Rome comme empire a pu tenir si longtemps, c’est précisément par cette réplication de la capitale en chaque province conquise, par une administration réglée sur des bases juridiques rigoureuses et sur l’autonomie relative des villes. Et si, après la dislocation de l’empire et la multiplication des royaumes et des principautés, le monde ancien a pu survivre et même connaître une Renaissance, c’est que son principe actif, son noyau formateur, n’avait jamais disparu. C’est ce modèle que les villes d’Europe ont su conserver et qui, dès le xie siècle, lui donna le ressort nécessaire pour un nouveau départ. Les villes, comme l’a bien vu Max Weber10, étaient restées des lieux d’autonomie juridique, des entités autocéphales et des espaces de libertés municipales. L’éclatement de l’empire fut donc sans doute, pour les villes, la chance de s’émanciper, de produire, d’échanger, d’innover, de susciter la production agricole qui va faire redécoller la démographie et l’économie à partir du xiie siècle. Et quand l’Europe se reconstitue en royaumes et en principautés dynastiques avant de devenir un ensemble d’États-nations, c’est l’archipel des villes qui, en sous-main, assure la vitalité de la production et des échanges, qui accumule les savoirs, les transforme et les diffuse, qui innove dans les arts et change la culture. L’Europe se disloque comme empire et émerge comme réseau. Telle fut sa chance.

Les trois sources canoniques de l’Europe et la source vernaculaire refoulée

On s’est plu – on se plaît encore – à dire et à redire que l’Europe est née de la fusion de trois cultures, de trois grandes traditions différentes : Athènes, Rome et Jérusalem. Elles se seraient admirablement articulées, fondues et complétées pour produire cette figure neuve et incomparable : la culture européenne. Cette réussite était improbable. On rappelle ce que la tradition grecque a mis dans la corbeille : le modèle démocratique, la pensée argumentative rationnelle et ses concepts philosophiques, la science mathématique et géométrique ; la tradition romaine, quant à elle, a apporté et diffusé son modèle du droit et son art administratif ; la tradition juive, son sens radical de la transcendance, sa croyance monothéiste, ses conceptions de la personne et de l’exigence morale inconditionnelle. La combinaison de ces traits n’était pas évidente. La religion qui s’est progressivement imposée, le christianisme, fut le premier creuset de cette synthèse : ses textes fondateurs étaient rédigés en grec et la théologie fut cette unique fusion de la pensée grecque et de la tradition biblique ; l’Église même s’est institutionnellement constituée et organisée en s’appropriant le modèle administratif et juridique romain.

Cette manière d’envisager la spécificité de l’Europe pèche par un oubli massif et surprenant, par une sorte d’aveuglement étrange. En effet, l’Europe ne s’est pas faite dans le triangle Athènes-Rome-Jérusalem, mais elle s’est faite avant tout dans l’ensemble géographique incluant la Gaule, la péninsule Ibérique, les îles Britanniques, les mondes germanique et scandinave et l’Est européen, y compris le monde slave. Or ces pays ou régions faisaient partie de ce que les Grecs et les Romains appelaient des « barbares ». Une partie d’entre eux furent directement l’objet de conquête par Rome, les autres, plus tard, se convertirent (de bon ou mauvais gré) au christianisme entre le ve et le ixe siècle. Quiconque se penche sur l’histoire européenne à partir des « invasions barbares » est impressionné par la multitude des mouvements de population migrante – et pas seulement de guerriers – se déplaçant de l’est vers l’ouest et le sud, par les conflits incessants, les alliances éphémères, les retournements de situation, les massacres qui ont dominé ces « siècles obscurs ». Le pouvoir romain, jusqu’à son effondrement final en 476, y apparaît constamment défié ou manipulé. Ensuite s’affirmera chez les chefs politiques et militaires de cette zone de conflits un puissant désir de restauration de l’empire disparu, qui ne cessera formellement qu’avec la Première Guerre mondiale. Dans cette configuration historique, on peut évoquer la figure, restée glorieuse aussi bien en France qu’en Allemagne, de l’empereur Charlemagne (742-814). Sa volonté de restauration de l’institution impériale mobilise principalement la collaboration de la religion chrétienne. Mais cette intégration culturelle européenne fut le fait d’une infime minorité cléricale11. En revanche, la prédication de l’Évangile, si étrangère ait-elle été dans son contenu, eut un caractère populaire, tout d’abord parce que les Évangiles se présentent comme une série de courts récits exemplaires chargés de leçons de vie et narrant les étapes de l’existence d’un homme, fût-il divin. C’était là un récit audible, mais qui se référait à un passé et à une contrée sans rapports avec la mémoire et les lieux de ces populations, sans rapports avec leurs propres récits, leurs croyances, leurs formes de vie commune ou leurs symbolismes (qu’est-ce que le désert de sable, le lion ou le vin pour des Angles, des Saxons ou des Goths ?). Le récit légitime lié à l’autorité religieuse se situait non hors du temps mais dans un ailleurs à la fois historique et légendaire situé vers l’est : la Terre sainte (cette matérialité géographique sera décisive dans la formation du désir de Croisade et l’idée du pèlerinage vers le tombeau du Christ).

Il faut donc prendre mesure de ce premier fait évident : l’Europe post-impériale s’est faite à l’ouest et au nord de l’Italie, ce qui veut dire dans l’espace « barbare ». L’Empire romain quant à lui était d’abord tourné vers l’est et le sud-est : la Grèce, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Syrie, car c’est là qu’existaient déjà de brillantes et anciennes civilisations urbaines ; là qu’abondaient des ressources fiscales. L’Europe barbare, pour Rome, peut être comparée à ce qu’était le Nouveau Monde pour les Européens à partir au xve siècle : un espace sauvage et indéterminé à occuper et à coloniser. L’Europe du nord-ouest fut en quelque sorte à la Rome méditerranéenne et orientale ce que l’Amérique du Nord fut ensuite à l’Europe elle-même. Ainsi, l’Europe post-impériale s’est idéologiquement faite dans le rejet – ou du moins dans l’ignorance ou la délégitimation – des cultures barbares ; appelons-les vernaculaires.

Mais cet arrachement ou cette séparation fut aussi une incroyable éducation. Ce fut une obligation de constamment se penser dans un écart par rapport à soi. Et c’est cette expérience qui s’est développée avec l’acquisition plus poussée de l’héritage culturel gréco-romain à travers la prédication chrétienne, l’écriture, l’école, l’université et finalement avec l’avènement de l’imprimerie. L’Europe, colonie romaine et espace chrétien, s’est culturellement formée dans une désappropriation de soi, dans un constant excentrement par rapport à son passé, à sa culture vernaculaire et dans une appropriation permanente de quelque chose venu d’ailleurs (quand à l’opposé, la Chine ou l’Inde ou d’autres se racontaient leurs propres histoires avant que l’Occident ne les expose elles aussi à une étrangeté imposée). Cet excentrement constitutif, c’est ce qu’un auteur comme Rémi Brague, à propos de la culture romaine elle-même, appelle « secondarité » ; ainsi, « la culture européenne est dans son entier un effort pour remonter vers un passé qui n’a jamais été le sien12 ». Les Européens se sont formés et furent habitués à penser dans un décalage et une distance qui ont été la clé de leur mode de pensée critique et l’aiguillon de leur universalisme. Si l’expérience avait commencé bien avant, avec la prédication chrétienne et la lecture de la Bible, la Renaissance a extraordinairement amplifié ce phénomène en important à profusion les récits de la mythologie et de l’histoire des mondes grecs et romains.

L’Europe fut marquée par des séries de « renaissances », mais ce ne fut pas, comme on l’a souvent dit, par un besoin de retour à ses propres sources, mais au contraire par un besoin de tenter à nouveau de comprendre des sources qui depuis toujours lui étaient étrangères. Ni l’étudiant de Valladolid ou de Cologne, ni le bourgeois de Bâle ou de Prague, ni le marchand de Raguse ou de Copenhague n’avaient dans leur culture locale quoi que ce soit de commun avec Rome, Athènes ou Jérusalem. Ils s’y référaient en apprenant des langues mortes : le latin et le grec ; plus rarement l’hébreu. Un mandarin chinois n’apprenait pas de langue étrangère. L’Europe est née dans l’assimilation de ce qui n’était pas elle. Elle est née dans cet estrangement ; elle est née dans la traduction. Ce fut sa dure éducation à l’universel. Cet héritage est encore au cœur du mode de pensée de l’Europe contemporaine.

Il se pourrait aussi que le trauma de la perte ou la non-reconnaissance de son identité vernaculaire (« barbare » ou pré-romaine) n’en finisse pas de produire des symptômes de résistance ou des formes de conflit entre le Nord et le Sud. On n’a pas en effet suffisamment remarqué le fait suivant : l’Europe restée catholique après la Réforme correspond pour l’essentiel à la zone de diffusion et d’adoption du droit romain ; cela ne doit pas être confondu avec la diffusion du droit canon propre à l’Église romaine. Le droit romain, parce qu’il était l’aboutissement d’un long processus de correction fondé sur les précédents et de rationalisation fondé sur des principes (selon la démonstration magistrale d’Aldo Schiavone dans Jus13), était aussi devenu extrêmement conceptuel, tendant à procéder des principes aux conséquences. Ce droit n’était plus un droit coutumier (comme il l’avait été) mais un droit réglant les coutumes. Or, on le sait, l’Allemagne du Nord, la Scandinavie et la Grande-Bretagne ne furent pas soumises à ce modèle de droit de type plus autoritaire. Ces contrées restèrent attachées à la forme pragmatique du précédent. On a une opposition claire entre un modèle déclaratif top down et un modèle procédural bottom up. On peut donc supposer, lorsque Luther entreprend son mouvement de dissidence par rapport à l’Église romaine, que quelque chose en lui et par lui remonte depuis une mémoire enfouie, celle des traditions germaniques où les prêtres n’avaient qu’un rôle discret dans le groupe, où les rituels étaient modestes, où n’existait pas de pouvoir royal. Par Luther revient une puissance du vernaculaire refoulé depuis des siècles. L’éclatante revanche de l’histoire sera la rencontre de ce retour du vernaculaire et de l’apparition de l’imprimerie, qui permettra au réformateur d’offrir à qui savait lire un accès à la Bible traduite par ses soins en allemand populaire, ouvrant ainsi la voie à une littérature proprement allemande.

L’Europe qui vient

La remontée à la lumière des identités vernaculaires si longtemps refoulées prit parfois des tours violents et même tragiques dans les idéologies nationalistes. Entre les guerres de religion des xvie et xviie siècles (qui furent des guerres culturelles et identitaires) jusqu’aux guerres de « projets d’empire continental » du xixe siècle et les deux guerres mondiales du xxe siècle, l’Europe, si exceptionnelle par son humanisme, ses savoirs, sa science exacte, sa technologie, ses industries, sa culture littéraire et artistique, sa musique, cette Europe majoritairement adepte d’une religion de paix – celle de l’Évangile – a sombré dans une violence inouïe, inventant les camps d’extermination et opérant une destruction sans précédent de villes historiques (en Allemagne surtout). Ce fut là une sorte de prélude à un suicide de l’espèce humaine. À l’évidence, la formule des États-nations n’était plus viable ; pire, elle était dangereuse. Son échec était même total. La paix n’a pu être établie au xxe siècle que grâce à la protection d’un empire plus puissant – les États-Unis – que l’Europe avait elle-même engendré. Mais surtout, à un niveau plus profond, elle a compris la nécessité d’inventer un mécanisme interne pour que cette paix entre les nations qui la composent soit assurée par des institutions propres et pas seulement par la mise sous une tutelle militaire confiée à l’empire américain via l’Otan. Ce mécanisme interne a été cherché activement ; c’est celui d’une gouvernance commune à tout un ensemble d’États-nations souverains et constitue une procédure institutionnelle totalement inédite et d’une exemplarité rare. Il s’agit d’un espace de consensus conflictuel, d’une « insociable sociabilité » des nations ; cet agôn est un rapport de réciprocité combative, ce qui veut dire : affirmation de soi dans et par la reconnaissance de l’autre ; non le constant compromis sous le plus petit dénominateur commun, mais l’acceptation par chacun de l’exigence la plus forte de la partie adverse pour que la sienne soit aussi admise au débat.

Où en est-on maintenant ? Où va-t-on ? La mise en place de l’Europe économique et administrative à partir du traité de Rome (1957) pariait sur le fait que le travail de la main invisible – entendons l’ajustement spontané des marchés et des processus économiques – serait suffisant pour créer une solidarité empirique capable de suppléer au défaut de lien social et d’identité culturelle. La sagesse des fondateurs était réelle : le lien social et l’identité culturelle ne se décrètent pas ; il fallait donc commencer par des actions très concrètes. Mais leur naïveté était plus réelle encore et même surréelle : elle fut de croire que l’économie et les mouvements réglés d’échanges de biens pouvaient assurer seuls les bases de cette intégration. La fusion des schèmes culturels dépend de tout autre chose ; elle est d’ordre symbolique et émotionnel. Quelque chose doit se passer, se former et se transformer au niveau des sensibilités.

Mais pour que cette radicale transformation ait lieu, il faut un cadre institutionnel, il faut un terrain commun, un espace public qui apparaisse comme une référence, une garantie pour tous et finalement soit un nouvel ordre politique. De même que dans l’État national, la souveraineté est distribuée entre le législatif, le judiciaire et l’exécutif, de même les institutions européennes travaillent à créer une souveraineté distribuée entre États existants. Ce serait là le premier État transnational de ce type. La formule se cherche encore ; il est inévitable que les blocages et les reculs retardent cette audacieuse transformation. Il s’agit littéralement d’une invention. Ce n’est plus la formule impériale d’une unification par protection externe ; ce n’est pas non plus l’unité par identification passionnelle à une nation exclusive des autres. C’est l’entrée dans une assemblée d’égaux comme l’avaient déjà inventée les communautés d’Europe voici déjà plusieurs millénaires, réactivée dans le mythe médiéval de la Table ronde, mais cette fois transposée au niveau des États-nations. Il s’agit là d’un projet d’une complexité immense et d’une audace admirable. Sa réalisation en cours démontre que l’Europe reste l’héritière d’une passion et d’une exigence démocratiques qui sont ce qu’elle a légué de plus précieux aux autres nations du monde. C’est ce que celles-ci désirent le plus pour elles-mêmes, et qui n’est autre que l’espace civique de la liberté.

  • 1.

    L’un des meilleurs livres sur la question reste celui de Benedict Anderson, Imagined Communities, New York, Verso, 1991.

  • 2.

    C’est déjà le cas d’Hérodote et cela dès les premières pages de ses Histoires.

  • 3.

    Gabriel Martinez-Gros, Brève Histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Paris, Seuil, 2014. Cet auteur est spécialiste de l’histoire médiévale, particulièrement de celle du monde musulman.

  • 4.

    On peut dire que le rapport entre guerriers nomades et population sédentaire agricole et désarmée de l’empire chinois – donc rapport entre domination et travail – a son équivalent à Rome entre citoyens armés propriétaires et esclaves entièrement et impitoyablement voués à la production et désarmés. Aldo Schiavone a montré que, contrairement à certaines thèses, l’esclavage antique a été très rentable ; en revanche, sur le plan social et moral, il a déstabilisé profondément des sociétés où les esclaves représentaient souvent plus de la moitié de la population. En outre, l’esclavage a été un frein à l’innovation technologique. Voir A. Schiavone, l’Histoire brisée. La Rome antique et l’Occident moderne, traduit par Geneviève et Jean Bouffartigue, Paris, Belin, 2003.

  • 5.

    Voir Jean-Pierre Vernant, « Espace et organisation politique en Grèce ancienne », dans Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspero, 1965.

  • 6.

    Le grand historien de la Grèce ancienne Pierre Vidal-Naquet écrit : « Comment en est-on parvenu à cette situation si extraordinaire qu’une communauté puisse publier des décrets qui portent ces formules si souvent répétées au long de près de dix siècles d’histoire et qui me plongent personnellement toujours dans l’admiration : il a plu à la cité, il a plu au peuple, il a plu au conseil et au peuple… et qui marquent la souveraineté d’un groupe d’égaux ? », dans P. Vidal-Naquet, le Chasseur noir. Formes de pensée, formes de société dans le monde grec, Paris, Maspero, 1981, p. 327.

  • 7.

    Alain Testart, Avant l’histoire, Paris, Gallimard, 2012, p. 489. A. Testart est un anthropologue connu pour ses travaux sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs et sur les sociétés préhistoriques.

  • 8.

    Ibid., p. 490.

  • 9.

    S’adressant allégoriquement à Rome, un auteur du ve siècle, Rutilus Namatanius, écrit : Urbem fecisti quod orbis erat (« De ce qui était le monde tu as fait une ville »).

  • 10.

    Max Weber, la Ville, traduit par Aurélien Berlan, Paris, La Découverte, 2014.

  • 11.

    Voir Georges Duby, Guerriers et paysans. viie-xie siècle, Paris, Gallimard, 1973.

  • 12.

    Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Paris, Criterion, 1992, p. 125.

  • 13.

    A. Schiavone, Jus. L’invention du droit en Occident, Paris, Belin, 2008.

Marcel Hénaff

Philosopohe et anthropologue, il enseigne à l'université de Californie (San Diego). Il est notamment l'auteur de Le prix de la vérité. Le don, l'argent, la philosophie (Seuil, 2002) et Le Don des philosophes. Repenser la réciprocité (Seuil, 2012).

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Les crises que connaît l’Europe (dettes, accueil des migrants, nationalismes) pourraient fonctionner comme des cordes de rappel. Le dossier « Nous, l’Europe et les autres », coordonné par Anne-Lorraine Bujon, défend le projet européen, son identité composite et son approfondissement démocratique.