Nicolas Berdiaeff, une pensée chrétienne de la liberté

S’il reste un des premiers philosophes à avoir pensé la notion de personne, reprise à la tradition spirituelle orthodoxe et actualisée pour être mise en relation avec le monde moderne, le riche parcours de Nicolas Berdiaeff ne saurait se résumer à son rôle dans la genèse du personnalisme.

mars 2022 · 9 articles

S’il reste un des premiers philosophes à avoir pensé la notion de personne, reprise à la tradition spirituelle orthodoxe et actualisée pour être mise en relation avec le monde moderne, le riche parcours de Nicolas Berdiaeff ne saurait se résumer à son rôle dans la genèse du personnalisme. Il convient en effet de rappeler que celui qui sera plus tard un acteur important du renouveau de la pensée religieuse russe est passé dans sa jeunesse par le marxisme et qu’il fut arrêté en 1898 à l’âge de 24 ans, alors qu’il étudiait à l’université de Kiev, pour ses contacts avec des mouvements de gauche clandestins. On ne peut évoquer la trajectoire de ce penseur profondément original sans rappeler que cela lui valut un premier emprisonnement en 1898, suivi d’un exil de trois ans à Vologda dans le nord de la Russie. Il sera d’ailleurs arrêté, incarcéré et condamné à l’exil une seconde fois en 1914 pour avoir critiqué le Saint-Synode, mais échappera à cette sentence avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale.

Celui dont Kautsky parlera comme d’un des « espoirs de la social-démocratie russe » se livrera par la suite à une critique du communisme visant, non sa contestation du monde capitaliste qu’il partage, mais l’assèchement intérieur et le vide spirituel qu’il génère selon lui. Il en trouvera l’exemple typique dans la Russie soviétique, du fait de son collectivisme qui noie totalement la dimension personnelle dans la vie sociale totalisante.

Ce refus de voir l’individu aggloméré et ingéré par ce que Simone Weil, citant Platon, appelait le « gros animal », est au cœur de la pensée de la personne que produira Berdiaev, et qui inspirera la création d’Esprit. On ne saurait sous-estimer l’influence du penseur russe, installé à Clamart suite à son expulsion par le gouvernement soviétique en 1922, sur la vie intellectuelle française, notamment sur des penseurs soucieux de donner une nouvelle santé philosophique au christianisme, comme Jacques Maritain, Gabriel Marcel ou Emmanuel Mounier.

La fidélité que Berdiaeff manifesta toute sa vie durant pour l’Église orthodoxe russe, loin de l’inciter aux compromis, justifia précisément ses critiques virulentes contre la collusion entre le clergé et le pouvoir politique. C’est bien cette complicité des gens d’Église avec l’État qui représentait la confusion entre les royaumes de Dieu et de César, que Berdiaeff condamnait sans ménagement, dont il affirmait au contraire l’opposition radicale.

Le personnalisme, chez lui, est fondamentalement chrétien en ce qu’il place la vie de l’esprit et ses impératifs avant les exigences du monde social et la foule des bassesses, des appétits, des égoïsmes qui composent la vie politique. Il se fonde sur la notion de liberté créatrice, en opposition avec le siècle, domaine de « l’objectivation », c’est-à-dire de la réification des données profondes de l’existence humaine, de la chosification aliénante de la vie de l’âme et de l’esprit.

Dans cette optique, la liberté de la personne doit œuvrer à la transfiguration du monde. Berdiaeff conçoit le processus historique comme messianique et eschatologique : il croit en une révolution personnaliste qui permettrait le basculement de la vie humaine et de la société dans une dimension différente, de qualité supérieure.

Berdiaeff fut aussi un penseur de la spécificité russe : dans le Nouveau Moyen-Âge, il présente la Russie comme un univers à part, une chrétienté alternative qui n’a pas connu la sécularisation de la culture et le primat progressif et irréversible du matérialisme dans la pensée occidentale à partir de la Renaissance, qu’il dénonce comme une décadence spirituelle. Pourtant, sa conception de la russité ne saurait s’accorder avec une pensée religieuse conservatrice ni avec les discours identitaires contemporains qui circulent aujourd’hui en Russie, typiquement chez des idéologues ultraconservateurs, néo-eurasiens et panrusses comme Alexandre Douguine.

Là où ces derniers ont une conception exceptionnaliste du monde russe, comme séparé par essence de l’Occident présenté comme un ennemi, en lien avec un ultranationalisme agressif et prédateur, Berdiaeff plaide, précisément parce qu’il se revendiquait comme un auteur et un penseur russe, pour l’universalisme, qu’il considérait comme profondément inscrit dans l’âme russe. Bien plus, il désavoue au contraire avec virulence le nationalisme, qu’il conçoit comme un fétichisme et une idolâtrie sur le plan spirituel, une absolutisation de la réalité nationale comme domaine purement temporel et donc relatif.

Rien de plus étranger à Berdiaeff que la façon dont le patriarche Kirill consacre la guerre que Vladimir Poutine mène en Ukraine, que la justification par lui des crimes de guerre et de l’impérialisme prédateur. Il ne ferait aucun doute que la situation actuelle de la Russie lui aurait causé un effroi d’autant plus grand qu’elle n’est que trop semblable à la dégénérescence, qu’il constatait et critiquait déjà, avec un engagement total de sa personne, dans les années 1890, d’un clergé en grande partie asséché spirituellement, corrompu et complice du pouvoir. (Crédit image : domaine public / Wikimedia)