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Notes de lecture

Dans le même numéro

Les hypothèses infinies. Journal 1936-1962 d'Albert Memmi

Édition de Guy Dugas

juil./août 2021

Ce premier volume du Journal d’Albert Memmi constitue, par-delà la personnalité riche de l’homme et l’écrivain d’exception, une formidable spectrographie de la première moitié du xxe siècle et des contradictions de l’époque contemporaine (l’antisémitisme et le racisme, le fanatisme religieux, les ambiguïtés de la gauche française, etc.).

Celui qui se déclare « ni tout à fait colonisé ni tout à fait colonisateur. En porte-à-faux » considère que le colonisé et le colonisateur se construisent l’un l’autre par un jeu d’interactions dans le contexte du Maghreb des années 1950. Il analyse la psychologie qui prévaut dans les situations de domination et interroge les fidélités multiples, l’écartèlement entre plusieurs mémoires, la dialectique de l’enracinement et du déracinement.

Un Journal ne peut tout à fait répondre à la question « Qui suis-je ? ». Le moi réel est trop fragmenté, disséminé entre des possibles souvent contradictoires. La tentation est grande d’y substituer un moi fictionnel, celui du roman, comme dans La Statue de sel (1953) ou bien Agar, deux années plus tard. « Voici ce que je suis : un Juif tunisien de culture française et de gauche. » Dans La Statue de sel, publié avant l’indépendance de la Tunisie, il se reconnaît, lui né d’un père bourrelier juif italien et d’une mère berbère analphabète, écrivain français juif de Tunisie, mais refuse d’être enfermé dans une quelconque identité : « Je fais effort pour atteindre à une certaine universalité. » Mais il est conscient qu’il ne peut coïncider exactement avec lui-même : « Je crois plutôt que je vais de l’un à l’autre. Ainsi, le colonisé, c’est moi ; le colonisateur, c’est aussi moi. » Toute l’entreprise du Journal est une tentative pour coïncider avec lui-même, évidemment inaboutie.

Sa boulimie de lecture, la diversité foisonnante de ses intérêts témoignent d’une difficulté de s’engager, lui procurant l’illusion d’une liberté et de devenir maître de son existence. Encore jeune, il hésite entre la philosophie, la médecine, la politique, les sciences humaines et la littérature. Il a le désir de tout embrasser, de ne rien perdre pour ne pas se perdre. Il hésite aussi entre plusieurs femmes. Son indifférence à épouser Germaine rappelle celle Meursault vis-à-vis de Marie dans L’Étranger de Camus : impossibilité de choisir comme de ne pas choisir. « J’avais un peu honte d’épouser Germaine par peur de la solitude. Et cette honte-là est encore stupide ou plutôt dictée par ma culpabilité. » La honte, la culpabilité et la peur sont des sentiments qui l’ont toujours habité et qui proviennent sans doute de son expérience du déracinement. Les hésitations, doutes et balancements de Memmi rappellent ceux de Montaigne, mais chez lui, ils n’ont rien d’une démarche intellectuelle et relèvent plutôt d’une dimension existentielle : c’est « un étonnement devant le réel » tel qu’il croit être atteint d’un dédoublement de la personnalité.

D’où son besoin d’avancer masqué : « Je me complais tout le temps à adopter des masques. Peut-être tout ce cahier n’est-il qu’une collection de masques que j’ai pris ; peut-être même que je ne serai pas capable de démêler un peu plus tard ce qui fut masque de ce qui fut réalité. » Le masque plutôt que le mensonge : manière de se protéger contre des interprétations fausses de ses paroles et de ses actes. Après avoir montré, par exemple, que certains se conduisent comme si le Juif était un être différent, Memmi observe que cette idée du Juif chez le non-Juif finit par influer sur le comportement du Juif lui-même : il en vient à se comporter comme s’il était différent des autres. « En résumé, la solution du fait juif se trouve dans la disparition de ce fait, c’est-à-dire dans la libération du juif par sa disparition et dans sa disparition par la disparition de l’antisémite, c’est-à-dire en définitive dans une transformation des conditions sociales. » En somme, les analyses du colonialisme et du judaïsme convergent pour démontrer que les polémiques et les incompréhensions entre les hommes sont souvent des disputes de sourds. C’est aussi vrai pour la littérature, et pour notre époque.

Nous ne pouvons pas ne pas admirer, pour finir, le remarquable travail éditorial sous la houlette de Guy Dugas : les rubriques préliminaires font mieux que situer le Journal dans le contexte historique de l’époque. Elles font revivre un contexte artistique, psychologique, philosophique, littéraire et mettent le lecteur dans une disposition intellectuelle telle qu’il soit capable d’en goûter les ruptures multiples.

CNRS Éditions, 2020
1408 p. 45 €

Guy Samama

Professeur agrégé de philosophie, directeur de la rédaction de la revue Approches.

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Politiques de la littérature

Nos attentes à l’égard de la littérature ont changé. Autant qu’une expérience esthétique, nous y cherchons aujourd’hui des ressources pour comprendre le monde contemporain, voire le transformer. En témoigne l’importance prise par les enjeux d’écologie, de féminisme ou de dénonciation des inégalités dans la littérature de ce début du XXIe siècle, qui prend des formes renouvelées : le « roman à thèse » laisse volontiers place à une littérature de témoignage ou d’enquête. Ce dossier, coordonné par Anne Dujin et Alexandre Gefen, explore cette réarticulation de la littérature avec les questions morales et politiques, qui interroge à la fois le statut de l’écrivain aujourd’hui, les frontières de la littérature, la manière dont nous en jugeons et ce que nous en attendons. Avec des textes de Felwine Sarr, Gisèle Sapiro, Jean-Claude Pinson, Alice Zeniter, François Bon.