Le présent éternel de Rome

Dans Rome fugitive (Nous, 2023), l’écrivain et peintre italien Carlo Levi explore la ville à l’aune du présent éternel qui la caractérise. En miroir du Christ s’est arrêté à Eboli, ce recueil de chroniques (1951-1963) permet de mesurer la place qu’occupe chez l’auteur l’expérience du temps vécu.


De Carlo Levi, écrivain et journaliste italien qui fut également peintre et médecin, né à Turin en 1902 et mort à Rome en 1975, le lecteur français ne connaît généralement que Le Christ s’est arrêté à Eboli, récit de ses années d’assignation à résidence dans le sud de l’Italie en raison de ses activités antifascistes. Publié chez Einaudi en 1945, il fut rapidement traduit et immédiatement salué comme un livre majeur1. Ses autres livres sont restés plus confidentiels et son unique roman, La Montre (1950), paru en français chez Gallimard dès 1953, est aujourd’hui épuisé. C’est pourquoi il faut saluer l’initiative des éditions Nous qui, dans leur collection « Via », consacrée aux récits de voyages en Italie, ont entrepris la traduction et la publication de trois livres de Carlo Levi inédits en français : Les Mots sont des pierres. Voyages en Sicile (2015), Tout le miel est fini. Voyages en Sardaigne (2017) et, en 2023, Rome fugitive, recueil d’une trentaine de chroniques écrites entre 1951 et 1963, qui ont pour sujet la ville souvent dite « éternelle » et ses habitants.

Faisant sienne la formule paradoxale de Francisco de Quevedo, poète du Siècle d’or espagnol, à propos de Rome : « Ce qui est ferme a fui, et seulement / Le fugitif demeure et dure », Levi explore la ville à l’aune du rapport singulier au temps qui la caractérise, celui d’un présent éternel, de la « contemporanéité infinie ». Dans une ville où tant d’époques s’entremêlent, où « tout a déjà existé », comment discerner ce qui est voué à disparaître de ce qui durera ? À la différence du touriste et du passant qui, en se posant la question, se perdent dans les réfractions infinies du miroir romain, le « peuple de Rome », au contraire, a la nonchalance d’un « mollusque niché dans le superbe coquillage baroque ». Indifférent au temps, qui ne passe pas mais « gît amassé sur le pas de la porte », il l’est aussi à la beauté qui l’entoure, et même au pouvoir – celui du Sénat romain, de l’Église ou du gouvernement italien, qu’il côtoie de trop près et depuis trop longtemps pour le respecter vraiment.

Mais nulle complaisance ici, ni cliché sur l’esthétique des ruines entre lesquelles un petit peuple amnésique vaquerait à ses occupations. C’est bien la vie contemporaine qui intéresse Levi, et le « fugitif » qu’il veut saisir est aussi ce vent du changement qui traverse la ville et toute la société italienne au tournant des années 1960 : les débuts du tourisme de masse, la fête populaire des Jeux olympiques de l’été 1960, l’envoi du premier engin spatial sur la lune la nuit du 13 septembre 1959, dont les Romains descendus dans la rue pour scruter le ciel ne virent rien, sinon un « nuage éphémère », qui passa pour « une réponse de la lune à celui qui, pour la première fois, l’avait touchée ». Ce sont aussi les manifestations durement réprimées contre la résurgence du fascisme et le gouvernement Tramboni (1960), les protestations impuissantes contre la construction de l’hôtel Hilton, l’extension des périphéries de la ville où vit une population « en attente de tout : de travail, de nourriture et d’une maison ou de pouvoir entrer, Dieu sait quand, dans la ville et dans la vie », condition que partagea et décrivit Pasolini à la même époque.

Levi était peintre, et c’est même ainsi qu’il se définissait, bien qu’il soit aujourd’hui davantage reconnu comme écrivain. « L’angle selon lequel le regard se pose sur les choses est un mode essentiel du rapport au monde », écrit-il, alors qu’il voit pour la première fois la piazza Navona de haut, depuis l’appartement d’un ami, et la découvre entièrement différente. Au départ de chaque chronique se loge une observation, quotidienne ou insolite. Levi regarde, compose, puis fixe le point de fuite qui aimantera son texte, et embrasse dans un même mouvement les personnes, les herbes folles sur les corniches des monuments, les oiseaux, les questionnements esthétiques ou politiques, sans jamais que l’ordre du discours ne vienne hérisser une langue douce et fluide, qui accueille toute la réalité sensible.

On retrouve ici la justesse et la générosité de son regard sur les paysans de Lucanie, dont il partagea pleinement la vie et s’efforça de comprendre la situation. En miroir du Christ s’est arrêté à Eboli, on mesure alors que l’expérience du temps vécu occupe une place singulière chez Levi. Alors que les Romains baignent dans le temps au point de ne plus le sentir passer, les paysans de Lugano eux, sont restés exclus de l’histoire, du temps commun ouvert par le Christ qui, disent-ils, s’est arrêté à Eboli sans atteindre leur lointaine contrée. Sous la plume de Levi, le temps devient la matière vibrante de l’expérience et de la condition humaines, qui se dérobe et qu’il faut tenter patiemment de saisir, comme un peintre tente de fixer la lumière. Nous le suivons par les rues dans cette quête, et sa joie est communicative quand il y parvient ; quand, « l’espace d’un moment, [il] cr[oit] avoir pénétré au cœur des choses, comme celui qui découvre une réalité cachée et qui entre, par amour, dans leur vérité, heureux malgré tout avec elles ».

  • 1. Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli [1945], trad. par Jeanne Modigliani, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1948 (rééd. « Folio », 1977).

Rome fugitive
Carlo Levi
Traduit de l’italien par Angela Guidi et Emmanuel Laugier
Préface de Giulio Ferroni

Éditions Nous, 2023
192 p. 18 €