La Théorie critique de Jean-Marc Durand-Gasselin

La synthèse proposée dans ce “Repères” […] offre une riche présentation [de la Théorie critique], organisée par générations, donc selon des expériences historiques distinctes.


En nommant son entreprise intellectuelle « Théorie critique » en 1937, Max Horkheimer souhaitait poursuivre les ambitions sociales des Lumières à partir d’un point de vue social, marxiste, et non de théorie de la connaissance, en le complétant par les apports de la sociologie wébérienne, de la psychologie freudienne et d’enquêtes empiriques, pour penser « le capitalisme organisé et ses tendances autoritaires et technocratiques ». La synthèse proposée dans ce « Repères » en offre une riche présentation, organisée par générations, donc selon des expériences historiques distinctes. Intéressée par l’émancipation des hommes, critique de l’ordre établi, la Théorie critique est encore interdisciplinaire, matérialiste et réflexive, conservant une consistance propre au travers de ses actualisations historiques.

L’ouvrage commence par présenter la stratégie critique de La Dialectique de la raison (1944) de Horkheimer et Theodor Adorno, qui définit « le capitalisme organisé comme un enfer » et montre comment « la raison, réduite et malade, devient folie ». Il présente également la Dialectique négative (1966) d’Adorno, ce « grand massif escarpé » qui conjugue matérialisme et utopie, ainsi que les synthèses marxo-freudiennes d’Erich Fromm et de Herbert Marcuse. La deuxième génération est dominée par la figure de Jürgen Habermas, qui défend la modernité comme un projet inachevé, ainsi que la raison, redéfinie à partir de sa généalogie de l’espace public et de ses crises (L’Espace public, 1962), contre le renouveau conservateur et le relativisme. Cela conduit Habermas à promouvoir la démocratie libérale, qui associe délibération collective et État de droit.

La troisième génération, marquée par la figure d’Axel Honneth, renouvelle la Théorie critique à partir de la dynamique conflictuelle des mouvements sociaux. Dans La Lutte pour la reconnaissance (1992), Honneth thématise « l’engagement social comme besoin et recherche de reconnaissance dans les trois segments de l’amour, de l’estime sociale et du droit », qu’il adapte par la suite pour prendre en considération les tendances paradoxales du capitalisme néolibéral. Enfin, l’œuvre de Hartmut Rosa permet d’actualiser la Théorie critique face à l’emballement de la modernité tardive en étudiant les phénomènes d’accélération technique, sociale et du rythme de vie (Accélération, 2005), et propose de redéfinir notre idéal d’authenticité en termes de « résonance ».

La Découverte, 2023
128 p. 11 €