L’identité humaine en dialogue de Claude Romano
Il y a plusieurs entrées possibles pour tenter de saisir la notion d’identité. Toutes les disciplines en proposent leur définition, tant cette question s’est imposée dans les sciences de l’homme et dans les arts – en premier lieu la littérature. Le philosophe Claude Romano, dans cet essai copieux, en établit un tour d’horizon circonscrit à sa spécialité. Pour ce faire, il fait appel aussi bien au cogito de Descartes qu’à la phénoménologie de Heidegger ou de Ricœur, ainsi qu’à la pensée logico-analytique de Wittgenstein et de ses successeurs.
L’auteur indique, pour commencer, que le concept d’identité s’est manifesté de manière prépondérante au milieu du xxe siècle. Il apparaît assez vite comme « l’un des phénomènes les plus distinctifs de nos sociétés démocratiques, accompagnant les grands mouvements d’émancipation ». Pour comprendre cette émergence, Claude Romano revient sur l’ego cartésien, pressenti pour la première fois dans l’histoire de la philosophie comme « lieu de mon identité véritable ». Voilà en somme la naissance du sujet, qui permettra ensuite à Locke de dégager « en toute clarté la question des critères d’identité du moi » et qui inspirera plus tard à Husserl sa distinction entre ego transcendantal et ego empirique. On note évidemment dans tout ceci la présence d’un dualisme très fort entre corps et âme.
Pour dépasser cette opposition, classique dans la philosophie, Claude Romano introduit un concept dynamique, qu’il a trouvé chez Heidegger et chez Ricœur : l’ipséité. C’est un autre point de départ, brisant avec le cogito et le solipsisme. Heidegger l’a développé dans son ouvrage Être et Temps, et Ricœur a pu le reformuler en y incluant la relation à autrui : « L’attitude, écrit Claude Romano, ou la manière d’être dans laquelle Ricœur aperçoit le trait distinctif de l’ipséité est un engagement à l’égard non de soi, mais d’autrui ; l’ipséité signifie en premier lieu une fidélité à l’autre qui est justifié à attendre de moi que je ne me dérobe pas à ma promesse. » Claude Romano observe que l’ipséité est liée à « l’identité pratique », c’est-à-dire aux caractéristiques sociales et morales qui différencient les êtres humains : « L’ipséité n’est pas cette identité elle-même ; elle est une modalité de ma relation pratique à cette dernière, une attitude d’assomption de cette identité et de responsabilité vis-à-vis d’elle. » L’emploi du mot « assomption » souligne la dimension éthique du processus d’ipséité, et toute sa richesse.
D’où une conclusion possible que donne Claude Romano, après avoir discuté les thèses d’autres philosophes contemporains (Richard Moran et Charles Larmore) : « L’identité qui importe est celle que nous pouvons endosser devant les autres et à l’égard de laquelle nous pouvons exercer une responsabilité… » Il y a donc bien un mouvement d’« assomption » vers un épanouissement personnel dans la vérité, grâce, d’une part, à la fidélité à soi-même (c’est la leçon de Heidegger) et, d’autre part, à l’amour du prochain (c’est la thèse de Ricœur). Mais c’est « une conquête difficile », ajoute Claude Romano – comme tout ce qui a trait au vrai.