Entre la peur et l’espoir
La vision géopolitique de Dominique Moïsi
Une quinzaine d’années après la publication de La Géopolitique de l’émotion1, Dominique Moïsi nous offre aujourd’hui Le Triomphe des émotions. Il s’agit toujours de déchiffrer notre monde au moyen des émotions fondamentales qui le traversent, mais « le retour de la guerre en Europe et au Moyen-Orient » infléchit fortement l’analyse : ce sont les émotions négatives les plus brutales – « la colère, la rage et la haine » – qui semblent s’imposer sur le devant de la scène. Il faut replacer cette explosion de violence dans le nouveau contexte mondial qui l’a en partie suscitée et se demander s’il nous est encore possible de ne pas nous laisser submerger par ce « triomphe » inquiétant.
Une complexité accrue
En analysant le monde à partir de la « colère » (occidentale), de « l’humiliation » (arabo-musulmane) et de « l’espoir » (asiatique), l’ouvrage de 2008 reconnaissait qu’il y avait aussi des cas où « ces trois tendances principales s’équilibraient » et permettaient d’envisager le scénario optimiste d’une humanité soucieuse d’unification et cherchant à se donner les moyens d’une maîtrise relative de ses émotions et de son histoire. Le démenti apporté par la réalité oblige à mettre plutôt l’accent sur ce qui a conduit à mettre à mal ce rêve.
Notre monde doit faire face à la radicalisation de deux défis majeurs, « l’accélération dramatique des changements climatiques » et « le fond obscur des révolutions technologiques », parmi lesquelles se détache aujourd’hui l’intelligence artificielle. Deux périls qui menacent à la fois les conditions et le sens de notre existence commune, dont on pourrait penser qu’ils relativisent nos différends sociopolitiques et nous invitent à nous rassembler. Mais les humains semblent préférer se replier sur leurs particularités et faire servir leurs nouveaux instruments de puissance à des fins de destruction ou de désinformation plus que de création culturelle.
Il semble loin, en ce sens, le temps d’une mondialisation prétendument heureuse, rationnellement et raisonnablement ordonnée. C’est que le monde dit « occidental », qui a longtemps présidé à son organisation, a « indubitablement perdu la place centrale et première qui fut la sienne ». Il n’a plus, en effet, l’exclusivité d’une puissance rationnelle que tous cherchent à s’approprier ; il souffre également de contradictions internes ; et, surtout, ses valeurs démocratiques de liberté et de discussion sont à présent contestées au nom de traditions culturelles différentes, voire opposées.
Est-ce à dire qu’après l’effondrement de cette hégémonie, nous en revenions aux tensions d’une bipolarité fondamentale, la Chine prenant la place de l’Union soviétique pour s’opposer aux États-Unis ? Il y a évidemment du vrai dans cette partition nouvelle du monde entre les deux géants de l’époque actuelle ; mais aucune de ces deux puissances globales n’ignore aujourd’hui que son « principal rival » est aussi « son principal partenaire commercial ». On peut donc évoquer plutôt la mise en place d’un « nouvel ordre tripolaire », la Chine s’imposant comme le leader d’un « Orient global révisionniste et agressif » face à « l’Occident global », cependant qu’il faut évidemment tenir compte d’un « Sud global » certes très hétéroclite, mais soucieux d’accéder à davantage de reconnaissance pour mieux faire entendre sa voix.
Le corps du livre déploie des analyses détaillées de cette tripartition sous sa forme actuelle. Avec d’abord « l’émergence du Sud global » et la montée en puissance du nouveau « géant » que représente l’Inde ; cet ensemble hétérogène est mis sous le signe majeur du « ressentiment » ou, mieux, de « l’espoir et [du] ressentiment ». L’accent est mis ensuite sur « le durcissement de l’Orient global », la « colère » ou, plus précisément, « l’humiliation et la colère » tendant à renforcer et à allier dans une agressivité anti-occidentale commune le totalitarisme chinois, l’impérialisme russe et le despotisme iranien. Consacré à « l’Occident global, entre polarisation et résilience », un dernier chapitre analyse les valeurs et les possibilités, mais surtout les tensions et les faiblesses, des démocraties libérales, représentées notamment par les États-Unis et par l’Union européenne ; leur recul mondial fait qu’elles continuent à être dominées émotionnellement par « une peur mêlée de résilience ».
Ainsi, les émotions se sont déplacées : l’espoir de l’Orient sait jouer aujourd’hui d’une humiliation prétendue comme d’une arme, le ressentiment se prolonge en espoir du côté du Sud, cependant que la colère (et la peur) reste(nt) l’apanage de l’Occident. Moïsi estime que, tout en prenant un « poids grandissant », ces émotions se sont entremêlées et ont « perdu leur dominante » dans le désordre d’un monde « jamais émotionnellement plus divers ». Mais si cette diversité marque bien le recul de la mondialisation positive, elle s’accompagne également d’une montée généralisée des interdépendances, générant inévitablement l’enchaînement de crises multiples.
Un assombrissement inquiétant
La guerre est toujours un événement qui fait irruption dans un monde dont elle traduit et intensifie les tensions latentes. L’agression russe de l’Ukraine oppose ainsi des « émotions impériales » à des « émotions nationales », cependant que la guerre qui se joue au Moyen-Orient confronte « hybris d’un côté, absolue sauvagerie de l’autre », et contribue également à « accélérer le nouveau désordre émotionnel mondial ».
« L’opération militaire spéciale » montée par le Kremlin a pris pour prétexte un récit doublement fallacieux : « petite Russie », l’Ukraine était considérée comme une « entité politique artificielle » et corrompue qu’il importait d’arracher à l’arrogance agressive et « humiliante » de l’Otan et d’un Occident tenu par ailleurs pour un « acteur faible ». La raison profonde était plutôt qu’il s’agissait pour Poutine de « répondre au déclin de l’économie et de la démographie russes ainsi qu’à l’inévitable érosion de sa popularité », en reprenant une tradition impériale séculaire. La résistance inattendue de l’Ukraine n’allait pas freiner une sorte de fuite en avant, ayant pour armes principales la force brutale et le mensonge cynique.
Le monde occidental a mis longtemps à réagir devant cette guerre, à laquelle il ne voulait pas croire et qui violait à l’évidence les règles les plus fondamentales du droit international. C’est que, tout en ayant peur d’une escalade désastreuse, il était occupé par d’autres priorités (États-Unis) ou soucieux de ne pas porter atteinte à ses propres intérêts économiques (Europe). L’Europe « centrale », heureusement, refusait de se soumettre à cette imposition criminelle de la force, qui menaçait « le cœur de l’Europe » et mettait même en péril « la stabilité du monde ». Et, comme « la perspective d’être pendu le matin aiguise l’esprit », l’Union européenne, contrairement aux calculs de Poutine, finissait par se renforcer en s’accordant majoritairement sur le soutien nécessaire, en lien avec une aide américaine indispensable, à la résistance ukrainienne ; mais toujours avec une certaine hésitation, trop peu et trop tard pour mettre fin à l’agression russe.
Poutine, par ailleurs, allait évidemment compter sur l’appui, plus politique et idéologique que directement militaire, de ses alliés « naturels », les régimes dictatoriaux de l’Iran, de la Corée du Nord et surtout de la Chine. Cette dernière partageait sa critique de « l’humiliation infligée par l’Occident » aux autres cultures ainsi que son ambition d’opposer à l’arrogance hégémonique des démocraties libérales, tenues pour impuissantes et « obsolètes », le pouvoir nouveau d’autocraties totalitaires, « viriles, modernes et efficaces ». Par-delà le conflit militaire en Ukraine, une sorte de nouvelle croisade anti-occidentale tendait ainsi à s’organiser et à entraîner à sa suite le reste du monde.
La propagande russe, de ce point de vue, allait se révéler comme « un triomphe pour l’empire du mensonge » : les autres BRICS (le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud) souscrivaient également, en raison de leur rancœur accumulée à l’égard de l’Occident, à la réécriture de l’histoire qui « justifiait » l’invasion de l’Ukraine. Et la quasi-totalité des pays pauvres, privés de véritable culture démocratique et plus sensibles à leurs difficultés économiques qu’aux conflits opposant des pays développés, se cantonnaient à une neutralité faite « d’indifférence mêlée d’appréhension et de secrète satisfaction », et refusaient de « choisir entre l’agressé et l’agresseur ».
À cette guerre menée aux frontières de l’Europe est venue s’ajouter celle qu’a (re)déclenchée, au Moyen-Orient, la sauvagerie cyniquement calculée du Hamas. Elle est venue frapper un Israël profondément divisé, tombé sous la coupe politique désastreuse du « pire dirigeant qu’il ait jamais connu » et que « l’immensité de ses blessures physiques et psychiques » tendait à rendre insensible à une question (palestinienne) qu’il croyait avoir moins résolue que mise à distance par ses moyens sécuritaires. Le pogrom du 7-Octobre a ainsi fait exploser un « maelström d’émotions » et fait « revenir la peur au cœur de l’identité israélienne (et juive) » ; ce qui allait engendrer la violence d’une riposte parfaitement légitime dans son principe, mais de plus en plus disproportionnée dans un déploiement conduisant à un nombre insupportable de victimes civiles.
La guerre, là encore, se continue et se propage à travers ses répercussions dans le monde. « Hanté par le souvenir du crime colonial et la destruction des Juifs d’Europe », l’Occident tente, sans succès, de plaider pour un compromis qui mette fin au conflit, en soutenant à la fois le droit d’Israël à se défendre et celui des Palestiniens à un État souverain. Mais ce compromis raisonnable provoque la colère d’ex-colonisés ignorants ou oublieux de la Shoah : « le crime atroce commis par le Hamas laisse très vite la place », dans un ressenti attisé par les médias, « aux victimes civiles de Gaza », et c’est l’agressé israélien qui se voit accusé de génocide, sans que soit vraiment prise en compte, dans la mise en danger de la population civile, la responsabilité délibérée de l’agresseur terroriste ! Sous cet angle, il faut avouer que la guerre informationnelle a été en grande partie perdue par l’Occident, qui n’est guère parvenu à endiguer le triomphe apparent des émotions négatives, « la colère et le ressentiment, la récrimination et l’intolérance » tendant à faire échec, dans le monde non moins qu’au Moyen-Orient, à l’esprit de réconciliation.
La lucidité et le courage de la responsabilité
Aussi réalistes et objectives que possible, ces analyses d’un chercheur qui se veut « historien de l’immédiat » mettent en relief l’importance des émotions dans un monde soumis par ailleurs aux « fake news et à la désinformation » et dont les tensions multiples se trouvent aggravées par des conflits interminables aux répercussions mondialisées.
Impossible, sans doute, de ne pas souligner les avancées menaçantes, un peu partout, de dictatures politiques faisant feu de tout bois pour justifier la brutalité de la force ainsi que les faiblesses relatives de régimes démocratiques toujours tentés de se laisser gagner par les séductions populistes et nationalistes ; mais il faut se garder d’appréciations trop rapides conduisant à sombrer dans un pessimisme trop facilement résigné. Contrairement, en effet, aux affirmations des régimes totalitaires, il importe de souligner qu’ils sont moins efficaces et plus faibles qu’ils ne le prétendent : leur autoritarisme « tue la créativité, dissipe l’espoir, nourrit la peur et la colère », ce qui fragilise leur pouvoir personnalisé. Quant aux démocraties libérales, elles disposent d’atouts spécifiques (discussions et élections) qui peuvent leur permettre de surmonter leurs propres faiblesses : les divisions ne sont pas inéluctables, le populisme n’est pas invincible et la liberté peut se vouloir raisonnable !
Cette question de la volonté renvoie l’analyste à sa propre situation dans le monde occidental et, plus précisément, européen. L’invasion de l’Ukraine, ce pays « qui n’est pas seulement une partie de nous-mêmes » mais qui « est nous-mêmes », a constitué en effet une saine « interrogation existentielle » pour cette Union qui peine à devenir un « acteur géopolitique » avec lequel il faut compter : pour s’ajuster constamment à la figure mouvante de ce monde, il lui faut bien, en effet, « parvenir à un degré suffisant d’unité, d’autorité centralisée et d’efficacité dans ses prises de position ». Et le défi majeur consiste sans doute à conjuguer sans cesse cette visée légitime de « puissance » avec une action soucieuse de faire prévaloir effectivement le droit sur la force et la vérité sur le mensonge. Pour être et demeurer à la hauteur de nos possibilités et de nos responsabilités, la lutte ne peut qu’articuler constamment le réalisme politique et le sens éthique.
Il n’y a donc nullement équivalence entre la thèse indiquée par le titre du livre, « le triomphe des émotions », et « la fin de l’espoir ». Car, pour maintenir effectivement en vie « les lumières de l’espoir » en résistant aux propagandes fallacieuses, il reste possible d’en appeler à une rationalité éclairée. Et cette lucidité objective doit elle-même se prolonger en engagement courageux d’une raison à la fois éthique et politique, se donnant les moyens de peser sur le monde ambigu de la condition humaine en jugeant, canalisant et ordonnant les émotions qui tendent à le submerger. Sans doute est-il alors possible de reprendre – autrement – la visée d’universalité sensée qui a toujours été au cœur de la raison-liberté occidentale : en acceptant de nous mettre à l’écoute d’un monde qui « marche indubitablement vers l’Orient », quoique pas nécessairement « vers les régimes despotiques ». Aux prétentions hégémoniques trop assurées d’elles-mêmes, il faut préférer aujourd’hui la recherche réaliste et décentrée de concertations plurielles s’investissant dans des propositions éducatives et des régulations juridiques, des négociations politiques et des débats culturels toujours à remettre sur le chantier ; sans jamais séparer cette « éthique de responsabilité » pratique d’une « éthique de conviction(s) » spirituelle(s) qui l’inspire sans s’épuiser en elle.
- 1. Dominique Moïsi, La Géopolitique de l’émotion. Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, trad. François Boisivon, Paris, Flammarion, 2008 (rééd., coll. « Champs actuel », 2015).
Le Triomphe des émotions. La géopolitique entre peur, colère et espoir
Dominique Moïsi
Traduit par François Boisivon