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Notes de lecture

Dans le même numéro

La fabrique des salauds de Chris Kraus

janv./févr. 2020

Il y a une quinzaine d’années, le cinéaste et écrivain allemand Chris Kraus découvre dans ses archives familiales que ses aïeux qui vivaient dans les pays baltes avaient pris part en 1941 à la Shoah par balles. Pendant plusieurs années, il poursuit des recherches sur sa famille et sur l’histoire de l’Allemagne pendant et après la guerre. La Fabrique des salauds en est l’aboutissement : s’il s’agit d’une œuvre de fiction, l’on y décèle la volonté de l’auteur de ne rien taire ni absoudre de l’infamie des siens, mais d’y faire face avec intransigeance. Il y a quelques années, des chercheurs allemands avaient conduit une enquête auprès d’une cinquantaine de familles allemandes, descendant de criminels de guerre avérés. Il apparaissait qu’à la culture mémorielle officielle ­s’opposait radicalement la mémoire privée. « Une chose semble claire, concluaient en effet les auteurs, aux yeux de toutes les citoyennes et de tous les citoyens allemands: grand-père n’était pas un nazi[1]. » Le roman de Kraus en est l’affirmation exactement contraire. Et l’on conçoit qu’il ait en cela reçu un accueil très partagé en Allemagne. Dans cette histoire, digne du meilleur roman d’espionnage, d’une fratrie de damnés qui traversent le xxe siècle avec le mal en étendard, Kraus jette un regard sans complaisance sur ­l’inclination des hommes pour la ­violence, leur rapide accoutumance au mensonge, à la trahison et au crime et leur impossible rédemption.

Le narrateur Koja Solm et son frère Hub sont nés à Riga en 1905 dans une famille de la grande bourgeoisie allemande où l’on compte, à chaque génération, au moins un pasteur. La seconde révolution russe et l’adoption par les Solm d’une jeune orpheline, prénommée Ev, dont s’éprendront et qu’épouseront tour à tour les deux frères, vont bouleverser la vie de cette famille. Hub et Koja, qui ont rallié le parti nazi grâce au premier époux de leur sœur, prosélyte zélé du nazisme, sont rapidement promus : ils quittent la SD (Sicherheitsdienst: police de sûreté) pour la SS (Schutzstaffel: escadron de protection). « Parce que nous n’avions pas réussi à protéger nos vies du mensonge, alors que Hub, Ev et moi n’aspirions qu’à la vérité, le nanisme entra dans notre existence, puis la dépravation, puis le crime, et enfin la mort. » (Koja décrit son frère, sa sœur et lui comme « des nains ».) Hub est en charge des premières déportations, Ev est nommée médecin à l’hôpital militaire d’Auschwitz. En 1941, alors que Koja vient d’être nommé responsable de la subdivision architecture à Riga, Himmler enjoint à tous les SS, quel que soit leur poste, de participer au «  traitement spécial  » infligé aux Juifs et de prêter main-forte aux Einsatzgruppen. « Tu ne feras que regarder », lui assure Hub qui fait partie d’une de ces unités mobiles. Koja réalise ce qu’est ce « traitement spécial » quand il voit descendre de camions des dizaines de femmes et d’hommes qui reçoivent l’ordre de se déshabiller et d’attendre aux abords d’une fosse, en pleine forêt, près de laquelle on a déposé un réservoir à chaux. « Tant qu’aucun coup ne fut tiré, à la vue de tous ces gens, ce qui devait suivre semblait impossible. Pas un cri, ni un pleur. La peur était aussi présente que le parfum des arbres. Le monde semblait immuable. » Jusqu’à ce que débutent les exécutions, « à faible distance », et qu’éclatent les cris de ceux qui tombaient sous les balles et ne mouraient pas tous aussitôt. Ordre fut donné à Koja de faire taire les voix qui remontaient du fond de la fosse. « Le regard vif et interrogateur d’une femme encore jeune me fixait. Elle avait dans les bras un nourrisson qui semblait dormir, sain et sauf. […] Derrière moi j’entendis le déclic d’un appareil photo. […] Et soudain je vis le nourrisson bouger à son tour. […] Je vidai ce foutu chargeur de pistolet. » La suite ne sera, sous couvert d’identités multiples, qu’une perpétuelle fuite en avant, à la recherche d’un illusoire oubli et d’une impossible expiation, semée de machinations, de mensonges et de trahisons sans fin. Avec ou sans la complicité de son frère, adulé puis haï, et de sa sœur, dont l’opportunisme et la duplicité n’ont rien à envier aux siens.

Koja, capturé par les Russes à la fin de la guerre, deviendra agent du NKVD puis du KGB, mais aussi ­parallèlement de «  l’Organisation  » (l’Org), fondée après la guerre en Allemagne de l’Ouest par l’ancien officier de la Wehrmacht, Reinhard Gehlen, qui collabore activement avec la CIA dans la traque des communistes. Dans les années 1950, Ev, qui revendique désormais ses origines juives – longtemps tenues secrètes par elle et son frère Koja, qui les avait découvertes – se lance dans la chasse aux nazis en fuite. « Elle n’avait aucun talent pour l’espionnage mais elle en avait à revendre pour la subversion », dit d’elle son frère Koja. Il trouve dans la vocation tardive de sa sœur, qu’il épouse à son tour, une couverture idéale pour entrer en Israël, en se prétendant, lui aussi, juif. Devenu Jérémias Himmelreich, il y est le correspondant officieux du BND[2]. Sa participation active à la livraison d’Eichmann à Israël lui ouvre les portes du Mossad, dont il devient l’un des agents. « Le BND était fier de moi. La CIA profitait de mes renseignements. Le KGB me laissait tranquille et le Mossad m’avait pris en affection. La crise du canal de Suez acheva de convaincre les notables israéliens d’aller manger des glaces avec d’anciens collaborateurs SS comme Jérémias Himmelreich. » Son imposture mise à jour, le Mossad lui demandera de lui livrer Gehlen…

«  L’homme est faible, un bouchon de liège dans le courant. Au bout du compte, il ne s’agit que de tomber sur la bonne vague  », explique Koja en 1974, alors qu’il a désormais plus de 60 ans. Son ultime et vaine tentative de s’échapper l’a conduit une fois encore à l’hôpital où il raconte, avec forfanterie, sa vie et celle de sa fratrie à un hippie de trente ans son cadet, effaré par le cynisme et le détachement feints de son ­compagnon de chambre. «  D’un point de vue génétique, quatre pasteurs et demi m’ont précédé et ce n’est pas un hasard si la boucle se boucle dans cet hôpital et si je me retrouve face à moi-même en présence d’un gourou du dimanche, pas sorti de l’enfance.  » Face à lui-même et face à ces images qui, sa vie durant, n’ont cessé de le hanter et dont seule la mort pourrait le délivrer, si elle ne tardait à venir.

[1] - Sabine Moller, Karoline Tschuggnall et Harald Welzer, «  Grand-père n’était pas un nazi  ». National-socialisme et Shoah dans la mémoire familiale, trad. de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Gallimard, 2013.

[2] - Ex-Org, le service de renseignement allemand est rebaptisé ainsi en 1956. Gehlen en gardera la direction générale jusqu’en 1968. Le BND, très actif pendant la guerre froide, comptait de nombreux anciens nazis dans ses rangs et recruta nombre d’Allemands de l’Est comme agents de renseignement.

Belfond, 2019
880 p. 24,50 €

Bénédicte Chesnelong

Juge assesseur à la Cour nationale du droit d’asile et précédemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans, en Turquie et au Moyen-Orient.…

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