Trust de Hernán Díaz
Traduit par Nicolas Richard
Tout l’art et la subtilité de Díaz résident non seulement dans la construction à plusieurs voix de l’histoire des Rask/Bevel, mais surtout dans cette façon de questionner, dans un monde dominé par l’exigence de transparence, la place laissée à l’imagination et à la création.
Couronné par le prix Pulitzer 2023, le dernier roman, remarquablement traduit, de Hernán Díaz, écrivain américain d’origine argentine, grand spécialiste de Borges, auquel il a consacré un essai en 20121, est un objet littéraire aussi singulier que captivant et vertigineux.
Trust s’ouvre sur un roman biographique intitulé Obligations – titre dont on se demande s’il faut l’entendre au sens financier ou moral – écrit par un certain Harold Vanner. Celui-ci y relate la vie de Benjamin Rask, riche héritier d’une dynastie de négociants en tabacs, installés sur la côte est des États-Unis. À la fin du xixe siècle, Rask se voit contraint de succéder à son père, qui meurt prématurément. Si poursuivre la conduite des affaires familiales ne le séduit guère, ce jeune homme austère et solitaire se découvre une passion pour la finance. Parallèlement, il épouse Helen Brevoort, jeune femme issue de la haute société de la côte est, éprise de littérature et de musique, et philanthrope. Il s’installe avec elle dans un hôtel particulier qu’il a fait bâtir au cœur de Manhattan, où se trouvent également ses bureaux : il y passe le plus clair de son temps, fuyant les mondanités. Sa fortune au fil des années va croissant, y compris lors des crises de 1893 et surtout de 1929 dont, à la stupéfaction de tous, il sort plus riche. Tout ou presque semble lui réussir, jusqu’à ce que sa femme tombe gravement malade. Il se transporte avec elle en Suisse, afin qu’elle y soit suivie par ce que la science et la médecine offrent de meilleur. Rien n’y fait, elle succombe au bout de quelques mois, le laissant veuf, inconsolable et plus seul que jamais. De ce jour, sa fortune semble stagner, avant d’amorcer une lente décrue…
La deuxième partie est le brouillon des mémoires d’un certain Andrew Bevel, dont on comprend vite qu’il est celui dont la vie a inspiré le roman de Vanner et qui dit vouloir rétablir la vérité. L’épouse de Bevel, Mildred, est morte lorsque son époux entreprend de raconter sa vie et l’histoire de sa famille. C’est à Mildred que Bevel dédie ses mémoires, celle dont il prend conscience alors qu’elle n’est plus là, qu’elle fut dans sa vie « la présence discrète et immuable qui rendit possible tant de [s]es succès ». Si le plan de l’ouvrage est arrêté, les chapitres sont souvent à peine ébauchés, des idées, des notes sont jetées çà et là. Bevel s’attarde sur ses dons, cet « esprit universel », ce « véritable polymathe », cet « homme de la Renaissance » que se doit d’être tout investisseur averti. Même s’il concède qu’« aucun investissement n’engendre de dividendes plus élevés que l’éducation » et dit se considérer comme « un éternel étudiant », il est convaincu que ses initiatives ont sauvé l’industrie et contribué à protéger l’économie américaine. L’existence de cet homme, désireux de laisser de lui et de son épouse une image exemplaire, se révèle pourtant, au fil des pages, moins lisse qu’il n’y paraît.
Cette impression s’accentue dans la troisième partie du roman de Díaz qui fait naître chez le lecteur des doutes et des questions et attise d’autant sa curiosité. À la fin des années 1980, Ida Partenza, écrivaine alors âgée de 70 ans, apprend en lisant un magazine que la fondation Bevel, qu’abrite l’hôtel qu’occupaient les Bevel, vient d’intégrer à ses archives divers documents personnels du couple. Ida Partenza connaît bien cette maison, qu’elle a beaucoup fréquentée cinquante ans plus tôt ; ce qu’elle y découvre, ce jour d’automne où elle y pénètre à nouveau, la convainc de raconter ses souvenirs et la mission qu’Andrew Bevel lui avait confiée. « À plus d’un titre, je dois aux Bevel d’être écrivaine, confie-t-elle. Mais je ne me suis jamais permis de raconter l’histoire qui me lie à eux. Peut-être parce que je redoutais les représailles d’Andrew, même d’outre-tombe. Ma relation à Monsieur et Madame Bevel compte parmi les deux ou trois sources d’où surgit mon écriture, une autre source étant de façon plus prévisible, mon père. » Un père anarchiste convaincu, nourri des lectures de Marx, « exilé » italien et non pas « immigré », et idéaliste radical. L’argent est pour lui une « fiction » et les tours de Wall Street « un mirage ». « Si l’argent est fiction, le capital financier est la fiction d’une fiction, explique-t-il à sa fille. C’est de ça qu’ils font commerce tous ces criminels : des fictions. […] L’argent ne dit rien de son propriétaire. » Lorsqu’Ida lui annonce, avec le sentiment de le trahir, qu’elle postule à un poste à Wall Street, il ne dit mot. Et lors de son entretien d’embauche, elle s’invente une autre vie que la sienne, modifie légèrement son nom pour en cacher l’origine italienne. Mais Bevel s’est renseigné et sait déjà tout d’elle, de sa famille, y compris son nom ; sans hésiter, il la choisit. L’histoire qu’elle a inventée, lui explique-t-il, est « très convaincante ». « On dirait que ma vie est aussi publique que la vôtre. Curieusement, vous avez réussi à aller droit au but. Ma vie publique est en effet tout le propos. J’ai tenté de l’éradiquer, de la piétiner. Elle repousse. Toujours. Alors j’ai décidé d’en prendre le contrôle. […] Sculpter son présent dans le bloc informe de l’avenir. Vous avez un art de raconter des histoires qui pourrait se révéler commode. »
Ida Partenza comprend rapidement que Bevel a une idée très précise de ce qu’il attend d’elle : inflexible, il corrige systématiquement les divers chapitres qu’elle lui soumet et ne lui laisse aucune liberté pour effectuer des recherches, interroger des tiers afin d’écrire la biographie de ce financier hors norme. De quoi stimuler un peu plus la curiosité de la jeune femme sur cette part d’ombre de toute vie, dont l’homme s’attache à ne rien révéler puisque seule compte sa vérité. De Mildred, il dresse un portrait délibérément simpliste même si laudateur, vantant son humanité, sa gentillesse, son enthousiasme quasi enfantin, son amour de la musique et son existence très discrète. « Nous aimions tous les deux notre solitude », résume-t-il. En plongeant dans les archives du couple mises à jour par la fondation Bevel, Partenza découvre petit à petit une femme tout autre que celle, effacée, solitaire, voire naïve décrite par Vanner ou racontée par son époux. Qui croire, à qui faire confiance ? « La question de savoir qui elle a pu être n’a jamais cessé de me tourmenter, avoue Ida. Elle n’a pas pu être la femme hantée des derniers chapitres de Vanner. Et j’ai toujours su qu’elle n’avait pas été l’ombre sans substance du mémoire inachevé de Bevel. »
La dizaine de pages du journal de Mildred, écrites quelques jours avant sa mort, qui composent la dernière partie de ce roman polyphonique lèvent le voile sur cette femme et le couple qu’elle formait avec Bevel. Ces révélations faites, des questions surgissent aussitôt : où se situe la vérité et celle-ci, au fond, importe-t-elle tant ? Au-delà du rapport de l’Amérique au monde de l’argent, Díaz, qui a confié qu’il faillirait à la mission qu’il pense être celle d’un écrivain s’il en venait à se raconter2, n’a-t-il pas voulu nous parler aussi du rapport de la littérature au réel ? Le lecteur et l’écrivain sont-ils liés par un contrat de confiance dans lequel la vérité est primordiale ? Tout l’art et la subtilité de Díaz résident non seulement dans la construction à plusieurs voix de l’histoire des Rask/Bevel, mais surtout dans cette façon de questionner, dans un monde dominé par l’exigence de transparence, la place laissée à l’imagination et à la création.