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Notes de lecture

Dans le même numéro

Montparnasse. Quand Paris éclairait le monde de Mathyeu Le Bal

Préface de Jeanine Warnod

janv./févr. 2023

Cet ouvrage, qui a nécessité plusieurs années de conception, de recherche iconographique et de documentation, est conçu par un passionné pour qui l’art est vital.

De l’accouplement de la Titanide Mnémosyne et de Zeus naquirent les muses qui grandirent entre ciel et terre sur un gigantesque mont surplombant Delphes. Ce mont se nommait le Parnasse, terme dont l’étymologie signifie « la maison ». Au xvie siècle à Paris, alors que les dieux antiques avaient déserté les steppes terrestres au profit d’un Dieu unique, des étudiants rendirent ironiquement grâce aux neuf muses en baptisant du nom de Mont Parnasse un amas artificiel fait de gravats et de déchets provoqué par l’exploitation d’une carrière de pierre, amas sur lequel ils déclamaient des chansons grivoises. Le calembour était de mauvais goût, mais les muses ne l’entendirent pas de cette oreille. Elles avaient été invoquées ? Que ce lieu devienne alors un nouveau terreau à leur gloire et que le temps en travaille la glaise.

Les années passèrent comme un chapelet qu’on évide. La butte fut aplanie sur ordre de Louis XIV pour accueillir le boulevard du Montparnasse. Il s’installait sur des prairies et des champs de blé et de céréales. Le vent y flattait les ailes d’une trentaine de moulins et les vignes y étaient abondantes. Catherine de Médicis voulut un jardin et le parc du Luxembourg fut construit, avec non loin l’Observatoire astronomique royal, celui-là même qui donne son nom à une constellation de cafés et restaurants désormais célèbres : le Dôme, la Coupole, la Rotonde. En 1860, Montparnasse entre définitivement dans Paris avec la destruction du mur d’enceinte des Fermiers généraux, mur qui permettait la perception de l’impôt au point d’entrée de la ville. La modernité souffle de son clairon sur les temps anciens. Comme le dit Anatole France : « Sans nul doute l’avenir est à la bête de métal. […] Et le long martyre du cheval s’achève. »

Les guinguettes fleurissent, du nom du « guinget », ce petit vin blanc bon marché produit dans la région parisienne. On érige Notre-Dame-des-Champs, surnommée Notre-Dame des Vignes, non loin des vestiges d’un ancien temple romain dédié à Mercure. Le comptoir du café devient le parlement du peuple. Un ancien allumeur de lampions a l’idée de créer un décor inspiré de l’Orient, où la foule se presse pour danser la scottish et la mazurka. Il y plante mille pieds de lilas et baptise le lieu Bal Bullier-Closerie des Lilas. Les loyers peu onéreux attirent les premiers artistes : Bougereau, Whistler, Renoir, Camille Claudel, Rimbaud, Rodin. Chaque lundi, et cela jusqu’en 1914, se tient le marché aux modèles, aussi appelé « la louée ». Il s’agit au départ de femmes italiennes repérées par les « rameneurs » à Rome ou à Naples. Arrivées à Paris, ils leur font faire le tour des ateliers pour louer leurs services. La concurrence devient rude avec les modèles français et la crise du monde rural voit l’arrivée massive des Bretons à Paris, qui se surajoutent à la population déjà présente aux abords de la gare Montparnasse. Puis arrivent les étrangers : Européens de l’Est, Américains…

Le livre Montparnasse. Quand Paris éclairait le monde n’est pas un énième livre sur Montparnasse. Ce n’est pas un livre destiné aux touristes de l’art ou aux curieux du dimanche. Ce n’est pas un livre de décoration que l’on place en disposition sur une table basse. Ce livre est une équipée, au même titre que celle des artistes qui firent les heures chaudes de Montparnasse. Cet ouvrage, qui a nécessité plusieurs années de conception, de recherche iconographique et de documentation, est conçu par un passionné pour qui l’art est vital. Il s’agit de Mathyeu Le Bal, qui tient la galerie Les Montparnos, et qui laisse Jeanine Warnod donner sa voix dans la préface. Ici, on parle de ce que l’on connaît et les anecdotes foisonnent. Le père de Jeanine, André Warnod, est entré au journal Comœdia en 1909 et y a créé la rubrique « Petites nouvelles des arts et des lettres ». Il faisait partie de la bande de Picasso au Bateau-Lavoir et des peintres de Montmartre au Lapin Agile. Jeanine enfant rencontre Foujita, Carco, Mac Orlan, la femme de Roland Dorgelès. On échange chez ses parents autour de bouteilles de vin rouge et de galettes des rois. Trente ans plus tard, Jeanine retrouve ces artistes alors qu’elle est devenue critique d’art au Figaro. Ceux-ci sont désormais en odeur de célébrité et sentent le besoin de revenir sur la bohème et la solidarité de leurs débuts. Fernand Léger et Archipenko mangeaient alors des ragoûts de chat cuits à la vodka, Soutine mendiait des boulettes de viande avant de détruire ses toiles, le Bal Nègre rue Blomet faisait résonner ses rythmes et les critiques d’art se faisaient les mollets sur les escaliers branlants des masures et des ateliers pour être aux premières loges de l’avant-garde.

Ce livre n’est pas une carte postale bon ton. Deux fées y ont mis leurs tripes sur la table pour exhumer le cœur palpitant de Montparnasse. On se prend après lecture à rêver que celui-ci batte de nouveau après ces éternels travaux qui asphyxient Paris.

Albin Michel, 2022
400 p. 59 €

Céline Laurens

Ecrivaine et journaliste, Céline Laurens écrit pour La Revue des Deux Mondes. Son premier roman, Là caravane passe, est publié aux éditions Albin Michel.

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« Être moderne » a longtemps désigné une promesse de progrès, de liberté et de justice. Aujourd’hui le réchauffement climatique, une crise économique sans fin, la défiance à l’égard de la technique ou les excès de l’individualisme manifestent au contraire un doute sur la supériorité de notre présent sur le passé. Sommes-nous donc condamnés à être antimodernes ? Ce dossier, coordonné par Michaël Fœssel et Jonathan Chalier, se penche sur l’héritage de la modernité, dont le testament reste ouvert et à écrire. À lire aussi dans ce numéro : La démocratie dans le miroir russe, le métier diplomatique en danger, la solidarité énergétique à l’épreuve de l’hiver et la littérature par en-dessous d’Annie Ernaux.