Une révolution dans la pensée de Jean François Billeter
Jean François Billeter prolonge son œuvre philosophique nourrie par son savoir de sinologue.
Jean François Billeter prolonge son œuvre philosophique nourrie par son savoir de sinologue. Face à « la catastrophe en cours », il propose un « projet historique » fondé sur une conception neuve du sujet, selon laquelle l’activité est première par rapport à la conscience. Cette « révolution dans la pensée », qui passe notamment par l’observation de nos activités, vise à dépasser le dualisme qui a longtemps prévalu dans l’histoire de la philosophie, à concevoir autrement notre monde et à s’ouvrir à de nouvelles façons de penser. Jean François Billeter résume ainsi ce qu’il a présenté plus longuement dans Un paradigme (Allia, 2012) ou encore Esquisses (Allia, 2016).
Il compare ensuite notre « moment » avec la crise vécue par les hommes et les femmes du xviie siècle, et à laquelle Pascal a tenté d’offrir une réponse. Les progrès de la connaissance scientifique bouleversent alors les certitudes et l’appréhension de la réalité. Par « l’étude de l’homme », Pascal s’efforce de mieux le connaître mais, ce faisant, il crée une nouvelle tripartition (les trois ordres de la chair, de l’esprit et de la charité), dont il serait désormais temps de nous délivrer. En effet, à notre époque, « ce n’est plus l’idée de condition qui change, mais notre condition elle-même. Elle est menacée dans les faits. Elle l’est par un mécanisme que nous devons arrêter, et que nous devons d’abord comprendre ». Il s’agit du « paradigme capitaliste », dont Jean François Billeter reprend implicitement la définition marxiste d’accumulation du capital et d’explosion des inégalités, auquel il ajoute la destruction de la nature. Il en résulte un appauvrissement à la fois humain et matériel, sur lequel prospère « l’idéologie identitaire » populiste.
En réponse à cela, le philosophe et sinologue propose un paradigme fondé sur une « nouvelle connaissance […] tirée de “l’étude de l’homme”, c’est-à-dire de l’observation et de la réflexion patiente du sujet sur lui-même guidées […] par un petit nombre d’idées justes », soit une nouvelle boussole morale offrant un sens de la liberté et de la nécessité ; ces deux dernières devant néanmoins s’articuler. Ce projet historique devra, comme il l’a écrit dans Demain l’Europe (Allia, 2019), partir du continent européen. En conclusion, l’auteur estime avoir composé un « tableau » plutôt qu’un « traité » afin de donner à voir plus facilement ses idées. Paradoxalement, un livre plus important aurait sûrement été plus approprié pour le lecteur découvrant et souhaitant comprendre l’originalité de sa pensée et de ses propositions, plutôt que d’avoir à se reporter à ses œuvres précédentes ou d’en rester à une présentation trop succincte.