L’entrée dans l’ère écologique d'Edgar Morin
Cet ouvrage d’Edgar Morin, sorti en 2016, amendé et actualisé, nous interpelle avec force à l’heure du coronavirus. Le penseur de la société complexe livre un message fort sans faire appel aux peurs et angoisses des partisans de l’apocalypse. D’emblée, il nous dévoile un tableau du monde, que souvent nous ne voulons pas voir ou dont, le voyant bien, nous nous détournons, refusant de modifier nos façons d’agir ou d’être. « Un demi-siècle s’est écoulé depuis que le tocsin a sonné. La pollution ravage les mégapoles, la stérilisation ravage les terres arables. La cupidité économique incendie les forêts d’Amazonie, tandis que celles d’Australie brûlent faute des précautions que connaît la culture millénaire des Aborigènes. […] C’est alors qu’une jeune Scandinave de l’âge de Jeanne d’Arc brandit au monde un drapeau vert et commence à être suivie par des cohortes d’adolescents. Elle est moquée et discréditée par les Cauchon d’aujourd’hui, évêques de la sainte économie libérale. » Pour Edgar Morin, l’obstacle à une prise de conscience, c’est la structure cognitive qui, au sein de notre civilisation, disjoint l’humain du naturel : le Dieu biblique a créé l’homme à son image, Paul a promis la résurrection et l’Église a créé le paradis, où sont interdits les animaux ; pour Descartes, l’homme est voué à conquérir et à dominer le monde naturel. L’hégémonie de cette croyance ne s’est atténuée que récemment, sans toutefois que s’affirme la conception que l’homme est à la fois animal et spirituel, que nature et culture sont irrévocablement interdépendantes. Les catastrophes de Tchernobyl, Three Mile Island et Fukushima ne provoquent que des émotions provisoires ; les dégradations innombrables dans les airs, les eaux, les terres ne font progresser que trop lentement la conscience écologique. Les forces de résistance sont énormes : habitudes de pensée, énormes intérêts économiques qui amènent les dirigeants à nier les périls. De leur côté, les écologistes politiques ne peuvent qu’opposer décroissance à croissance, alors qu’il faudrait déterminer ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Le New Deal qu’Edgar Morin préconise dépasse par son ampleur la « transition écologique ». À ses yeux, il s’agit d’une intégration profonde de l’écologique dans le social et le politique. La mondialisation devrait être dépassée dans une « société monde », le développement dans une politique de la civilisation et de l’humanité. Mais il est évident qu’avant l’apparition d’un nouveau système, on ne peut le concevoir. On ne peut qu’indiquer qu’il faut changer de voie, que la voie nouvelle peut émerger et que c’est la voie de l’espérance. Espérons que l’humanité entière, malgré les obstacles et résistances, s’y engagera.