Père-patrie de Jean-Robert Jouanny
Parmi les nombreux ouvrages qu’a suscités la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022, il en est un des plus singuliers, Père-patrie, que signe Jean-Robert Jouanny, qui a étudié et vécu en Russie. Un livre à multiples facettes, qui sans doute en apprendra plus au lecteur sur la Russie que beaucoup d’autres, y compris parmi les plus savants.
Un livre à tiroirs qui, par ses enchâssements multiples – de la bibliothèque revisitée au retour sur cinq ans de passion amoureuse digne de « l’âme slave », du voyage en train vers la Sibérie à l’interrogation sur la figure paternelle, de l’amour de la langue russe (poussé jusqu’à sa « déconstruction » ironique) aux notations politiques et aux précisions historiques –, s’apparente à ce qu’aurait pu faire un artiste cubiste avec l’une de ces légendaires koukli, ces poupées russes emboîtées. Un livre qui n’en finit pas d’ouvrir la question du rapport qu’il est possible d’entretenir avec un pays qui, à bien des égards, est fou, un pays qui veut s’imposer tout en doutant terriblement de lui, un pays dont la puissance de séduction repose sur ses excès, qu’ils soient violents ou mystiques, impériaux ou romantiques, etc. Mais encore faudrait-il écrire non pas « ou », mais « ou/et »… Un livre qui, pour finir, montre qu’il n’est pas possible d’entretenir avec la Russie d’autre rapport qu’un inconfort aussi insupportable qu’attachant : « Rompre avec un pays est bien plus difficile [que de faire face à la mort de son père]. On sent toujours son pouls, il n’a pas disparu. Il est malade, mais il l’ignore. » Pour ceux qui l’ont aimée, la Russie, c’est la Mathilde de Jacques Brel !
Le titre Père-patrie, par la curieuse association de ces deux mots, annonce la couleur : celle du décalage et de la fusion, de l’écart et de la collision, et donc une forme d’étrangeté. Dans le langage d’abord, puisque les Russes usent de deux mots bien différents pour désigner la patrie : rodina et otechestvo. Le premier, dérivé de rodit’, « naître », évoque la venue au monde, la sortie de la matrice, comme notre « nation ». Le second, construit sur le mot otets, « père », comme notre « patrie », se retrouve, adjectivé, dans le nom des deux « Grandes Guerres patriotiques » que les Russes ont menées, l’une contre Napoléon, l’autre contre les nazis. Il y a donc, d’un côté, la terre natale et, de l’autre, le territoire conquis ou défendu. Le masculin et le féminin bien séparés, aux rôles nettement attribués… Tout un inconscient qui joue à plein, comme un paradoxal ciment de la nation, et dont use, à l’envi, la logomachie poutinienne. À quoi il faut ajouter qu’en russe, l’État s’appelle gosudarstvo, la chose du gosudar, « le prince ». Se fait entendre là une longue tradition autocratique…
L’usage même de la langue peut donc se révéler pervers. En particulier quant à l’Ukraine : en russe, on ne dit pas littéralement qu’on se rend « en Ukraine » (v’ ukraïnu), « comme on le fait pour n’importe quel pays », précise Jouanny, mais « sur l’Ukraine » (na ukraïnu)… L’auteur ajoute qu’il a longtemps cru, sans jamais être démenti par un seul Russe, que le nom du pays de Zelensky, Ukraïna, venait de kraïnost, « l’extrémité », par conséquent que l’Ukraine était « une région de confins »… de l’espace russe. Mais il se trouve que « dans les langues slaves, kraï, c’est le pays, le pays souverain, et la différence est immense ».
La Russie, « profondément susceptible », « impulsive, excessive », qui « rejette la vertu et la mesure comme des attrape-nigauds », n’est pas à un mensonge ou à une contradiction près, dont elle s’arrange et qu’elle cultive. Elle vit dans sa légende et ses (auto)manipulations. Tout le récit de Jouanny en témoigne, de manière succulente, avec un humour mordant et un sens aigu du détail piquant. Politiquement, cela donne, d’un côté, cet inspecteur de la brigade financière qui considère que son métier, c’est d’« être payé par des entreprises pour faire en sorte que les concurrentes mettent la clé sous la porte » et, de l’autre, le MGIMO, cette grande école soviétique, puis russe, des relations internationales que l’auteur a fréquentée un an et qu’il décrit comme un vivier ou une annexe du KGB : « Je nageais dans le cratère sans le savoir. »
« La Russie, reconnaît Jouanny, a été mon leurre et mon mensonge, mon “Autre rivage” dirait Nabokov », mais s’il en a été ainsi, c’est que ce pays et son peuple offrent aux âmes sensibles, romantiques, promptes à s’exalter, « une dialectique passionnante de la limite, du licite et de l’illicite, de la débauche, puis de la régénération morale – à se demander parfois si les Russes ne sont pas aussi rigoureux dans l’édiction de leurs règles que celles-ci les forcent à devoir constamment les transgresser pour mieux se repentir. Les Russes sont toujours coupables de quelque chose, à leurs yeux avant tout, et d’excellents clients pour les rédempteurs de toute sorte, qu’ils soient clercs ou chefs d’État. Transgression et excès sont des ressorts très puissants dans l’attraction qu’exerce la Russie chez les jeunes Occidentaux en quête de sensations ». S’y ajoute une forme de « piété fervente », une « foi superstitieuse, bricolée, rustique » qui offre à tout un chacun la possibilité d’y trouver « facilement sa propre salade ». Autre piège…
Évidemment, la fascinante littérature russe n’est pas loin. Dostoïevski, l’admirable écrivain des profondeurs, mais au nationalisme épouvantable, antisémite de surcroît, Jouanny l’imagine sans peine en « intellectuel va-t-en-guerre », « kalachnikov en bandoulière ». Quelques pages plus tôt, il a néanmoins confessé que l’auteur de Crime et Châtiment et de L’Idiot lui a « donné ce que la Russie a de pire, son cynisme, son drame, son aptitude à la souffrance, et ce que la Russie a de plus précieux, aussi, la régénérescence et la possibilité de l’amour ». Mais il préfère Tolstoï, devenu depuis son « plus fidèle compagnon ».
Oui, la littérature russe attire comme un miroir, pour s’y trouver des raisons de vivre et de s’aimer. N’est-elle pas née d’un pays dont les enfants ont « appris à ne pas s’aimer », qui cherche désespérément une belle image de lui-même en ne cessant de se voir méprisable ou odieux ? Il est tentant de l’accuser de tous les maux. Ni Pouchkine, ni même Boulgakov, ni bien d’autres, ne sont sans reproches. Pourtant, sans qu’il soit question d’absoudre qui que ce soit, il faut se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain – qui n’est pas seulement le bain de Poutine. Ne pas sacrifier Tchekhov, ni Grosman, dont Vie et destin dit « tout de la similarité entre nazis et soviétiques », ni Vyssotski, ni quelques autres encore. Ceux-là ne rejoignent-ils pas ces moments où, avec deux ou trois amis dont on est sûrs, à Moscou, « on s’installe dans la cuisine, on coupe du saucisson, on ouvre son cœur », mais sans parler trop fort, car les murs ont des oreilles…
Ce livre nourri d’une solide dose d’autodérision ne se synthétise pas. Le portrait impressionniste qu’il dresse de la Russie par touches poétiques, littéraires et anecdotiques – qui est aussi, en contrepoint, un autoportrait – dit à quel pays étrange, troublant, dangereux, nous avons affaire et à partir de quoi l’on peut comprendre à la fois sa grandeur et ses terribles errements. On comprend qu’il ne sera pas de sitôt, quoi qu’il advienne, un pays « normal » et qu’il convient, tout en admirant ses fulgurances, de le considérer avec la plus grande des circonspections, sans jamais baisser la garde. L’aimer encore peut-être, mais d’un « amour contrarié » par ce qu’il est et ce qu’il fait, aux autres comme à lui-même, et sans plus jamais être dupes de ses sortilèges.