Vidéoactivismes. Contestation audiovisuelle et politisation des images d'Ulrike Lune Riboni
Dans cet essai, Ulrike Lune Riboni propose d’inscrire ces pratiques dans l’évolution des rapports militants à la vidéo.
Chez soi, au travail, dans les transports ou entre amis, ces vidéos, généralement en format portrait, que l’on fait défiler sur différentes applications de réseaux sociaux participent d’un partage mondial, même si l’on ne regarde pas tous et toutes les mêmes images. Dans cet essai, Ulrike Lune Riboni propose d’inscrire ces pratiques dans l’évolution des rapports militants à la vidéo. L’autrice distingue deux usages. D’un côté, un régime de visibilité est construit par une approche dominante, de l’invisibilisation historique des genres et des races dans les représentations jusqu’à la déshumanisation que traduisent les visions du drone et de la caméra de surveillance. D’un autre côté, le régime de visibilité médiatique est contesté par le cinéma militant depuis les années 1970, puis, lorsque les moyens techniques se démocratisent, par les productions de collectifs et le détournement des images – réappropriation du visuel dominant par excellence, qui diffère d’une représentation des marges ou d’une esthétique critique d’avant-garde. L’observateur-témoin émerge dans les années 1990 et l’amateur dans les années 2010. Les réseaux sociaux sont apparus entretemps : le filmage et le partage à portée de main permettent de montrer des exactions qui ne peuvent plus être tues. Lors des printemps arabes – le terrain qu’étudie l’autrice sur la base d’entretiens en Tunisie –, à l’occasion de violences policières ou au cours de mouvements sociaux comme les Gilets jaunes, et dès les manifestations altermondialistes de Seattle en 1999, les images des amateurs sont reprises par les médias traditionnels tout en ayant leur diffusion propre, dans des proportions qui dépassent largement les images officielles. Certaines vidéos sont de simples captures subjectives avec la voix du filmeur qui reste invisible ; d’autres sont des montages plus construits ; des collectifs journalistiques ou militants font du reportage sous cette forme, bien loin de l’amateurisme. Si ces images plus ou moins spontanées saisissent l’espace politique en rendant visible ce qui ne le serait pas autrement, elles relèvent elles-mêmes aussi d’un mouvement politique et social.