Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire de Asma Mhalla


Le projet de ce livre est clair : décrire le phénomène techno-autoritaire qui nous vient des Etats-Unis et ses conséquences sur les comportements humains. Pour ce faire, Asma Mhalla explore l’univers des auteurs cyberpunks, celui qui, succédant à la science-fiction, quitte non seulement le monde apocalyptique d’imaginaires violents, mais dessine pour l’ici et le maintenant un univers d’une modernité radicale. Il en ressort une sorte d’« hypermodernité » où errent des individus survivalistes et cyniques, enfermés dans une cage de fer technologique, sous la domination d’états centralisés où chacun est surveillé par chacun.

L’auteure n’hésite pas à parler d’un nouveau fascisme, non celui du passé, mais bien un fascisme nouveau articulé autour de l’alliance « Big Tech-Big State », incarnée par le rapprochement de Donald Trump et des géants de la Silicon Valley.

Engagée dans des processus accélérationnistes produits par les technologies, la visée idéologique de ces nouveaux Leviathan est claire : abolir la démocratie, les sociétés libérales et multiculturelles au profit d’un homme blanc fantasmant sur l’immortalité et sur des conquêtes galactiques. Asma Mhalla montre très bien, à travers ce cocktail de post-vérités et de post-légal, comment nous évoluons vers des empires cognitifs qui colonisent les corps et les esprits, désignant l’ennemi, la civilisation occidentale, dont l’Europe est la matrice. Ici, l’expression totalitarisme cognitif est employée à dessein. Les métamorphoses technologiques redessinent nos régimes de subjectivité : alors que penser relevait de processus actifs consistant à douter, formuler, bifurquer, l’IA prend en charge le sujet, qui devient atrophié, n’élabore plus, consomme un prêt à porter de contenus.

Il pourrait y avoir une attitude fataliste, désespérée, ou résolument convertie à ce qu’Aldous Huxley décrivait dans Le meilleur des mondes, publié en 1932, ou George Orwell en 1947 dans 1984 : une sorte de « servitude heureuse » où l’individu, replié à son insu sur son quant-à-soi, s’en remet à un Etat qui agit à sa place pour… son bonheur.

Cyberpunk n’en reste pas là, en appelant au seul manuel de survie disponible, qui repose sur une discipline de la curiosité, de la résistance à la fatigue et à l’indifférence. L’ouvrage propose treize exercices pour une pensée libre qui vont de conseils de lecture, en passant par le réapprentissage à dire non, par le rire et le silence, jusqu’à la fidélité à la mémoire et à l’Histoire.  Des vœux pieux ? La dystopie cyberpunk n’est pas un avenir mais un présent en acte, et, face à la rage de Trump et de ses acolytes californiens, notre vieux continent paraît souvent paralysé par la puissance financière et la pensée libertarienne des locataires actuels de Washington. Sans compter sur les alliés objectifs des Musk, Zuckerberg et consorts, à savoir les partis populistes européens, qui ne rêvent que d’une chose : conquérir le pouvoir afin d’abroger, au nom de la pureté de la nation, tout esprit critique.

Pour combattre, il faut savoir nommer. Le livre d’Asma Mhalla décrit un mal déjà en acte. Il est un signe envoyé à tous ceux et celles qui s’efforcent de réfléchir à l’avenir de la personne humaine et de sa liberté.

Seuil, 2025
197 p. 19 €