Construire de Paul Chemetov et Marc Mimram
Construire, c’est engager « un dialogue interrogatif » à partir duquel architecte et ingénieur vivent le projet. Mais, une fois celui-ci réalisé, le bâtiment ni ne montre, ni n’explose ce patient échange qu’il faudra découvrir et comprendre pas à pas, avec une attention proche du dévoilement.
En quelques courts chapitres lumineux, l’architecte Paul Chemetov et l’ingénieur Marc Mimram conduisent les lecteurs au creuset du projet. Et si quatre « projets partagés » (le ministère des Finances, l’agence du square Masséna, la galerie de l’évolution au Muséum d’histoire naturelle, la Jetée, c’est-à-dire la passerelle qui s’élance au-delà de l’Arche de la Défense) viennent illustrer et clore l’ouvrage, on y trouvera également, ici et là, quelques remarquables photographies pour prolonger la réflexion des auteurs.
Il y a matière à projet, parce qu’il y a avant tout « une pensée matérielle du projet » : « Un bâtiment, même allégé, pèse des tonnes et porte le poids du temps. » L’architecture est donc un « art de la transformation » auquel, ensemble et en acte, architecte et ingénieur vont œuvrer. Transformations à travers les choix et les besoins des matériaux de construction, mais aussi transformations des lieux et du paysage, puisqu’on construit « au-dessus du modelé de la terre ». Tout projet façonne, et la somme des interventions réalisées est à comprendre comme « une addition des savoirs et des savoir-faire qui trouve son fondement théorique dans la réalité physique du monde ». Si les auteurs reconnaissent que « l’architecture n’est pas tendre avec la planète », ils s’accordent et, dans certains passages, clairement s’engagent, pour prendre en compte les transformations du monde actuel dans l’ensemble des transformations générées par un projet. Parallèlement, le chapitre « Les vérités du projet » interroge le « champ du rationnel », dans lequel architecte et ingénieur travaillent : si on admet qu’il n’y a pas de solution unique à un problème unique, comment aborder, dans le projet, « la rationalité plurielle » ?
D’ailleurs, on avait été prévenu quelques pages auparavant : en architecture, « la vérité structurelle qui serait nécessaire et universelle n’est pas… Il n’y a pas de vérité dans le bâtiment ». Mais alors construire ? Avant tout rassembler, assembler, réassembler, puisque « par nature la construction est composite », dessins et calculs n’appartiennent pas à des étapes successives du projet ; bien au contraire, ils participent à un puissant phénomène de « fusion », « qui donne sens à toute matérialité ».
En procédant ainsi par assemblages, toute construction impose certes une apparence, son apparence, mais offre également à chacun la possibilité d’exercer son regard à travers une pluralité de parcours, où la composition se dévoile progressivement autour d’une unité. La question la plus sensible, qui permet de passer ainsi du visible au compréhensible, pourrait être celle de l’unité.
Bien sûr, il est aussi question d’images numériques dans cet ouvrage, mais elles interviennent à une place inattendue : « entre artisanat et industrie ». En effet, « la révolution numérique nous approche de la fabrique et l’usine peut être, d’une certaine façon, présente dans chaque atelier d’architecture ou d’ingénierie », favorisant, entre autres, la production de pièces spécifiques adaptées au projet. Toutefois, parce que le lieu de l’assemblage, de la construction physique d’un bâtiment, reste, in situ, le chantier, les images numériques déroulant l’aspect de la réalisation à venir peuvent être regardées comme des « images sans substance ».
Construire est une riche réflexion sur la matérialité qui ouvre également sur des questions fondamentales liées à la lecture et à la compréhension du bâti (mais peut-être aussi à celles de toute production humaine). Une fois le livre terminé, nous vient soudain l’irrésistible envie d’ajouter un complément au verbe du titre : construire une gare, construire son logement, par exemple, mais aussi – et le livre discrètement nous y invite – un dialogue, une amitié.