La vocation de philosophe. Puissance de la mise en question de Sophie Nordmann
Après plusieurs ouvrages sur la philosophie juive allemande au xxe siècle (Cohen, Rosenzweig, Benjamin) et française (Jankélévitch, Levinas), Sophie Nordmann poursuit une œuvre plus personnelle qui a commencé par la publication de Phénoménologie de la transcendance (Éditions d’Écarts, 2022). Pour elle, le rôle de la philosophie n’est pas d’ajouter des discours aux discours, des idéologies aux idéologies et encore moins de fournir des solutions apaisantes ou de forger des dogmes. Selon Karl Jaspers, le philosophe doit plutôt être en route, c’est-à-dire en éveil, en interrogation. « Il y a à l’intérieur de chaque œuvre d’art véritable un endroit où celui qui s’y place sent sur son visage un air frais comme la brise d’une aube qui point », écrit Walter Benjamin dans Le Livre des passages. Ainsi en est-il de la philosophie, où ce que Levinas appelle le Dire est un acte présent dans chaque affirmation.
Dans cette perspective, Socrate n’a rien écrit et ne laisse en héritage aucune doctrine, fût-elle orale. Rien qu’une pratique, celle de la mise en question, qui introduit un vide dans le plein des discours. La vérité se prodigue selon la modalité paradoxale d’une présence absente, telle est l’intuition que l’autrice développe tout au long de son essai. Socrate n’a donc pas de système à enseigner ; sa vie sera placée précisément sous le signe de la mise en question, celle de ses contemporains et des autorités. Il est un empêcheur de penser en rond. Walter Benjamin appellera de son côté à prendre l’histoire « à rebrousse-poil », c’est-à-dire à en révéler les aspects souterrains. Empêcher ses concitoyens de s’assoupir dans la complaisance vis-à-vis de leurs propres certitudes, cela peut conduire à l’exil ou à la mort…
Voilà une tâche infinie qui s’impose au philosophe : maintenir les brèches ouvertes suppose qu’il ait du désir. Or la structure du désir est, elle aussi, celle, paradoxale, de la présence-absence. C’est cela qui distingue la philosophie non seulement de la science, mais aussi de toutes les formes de sagesse et de spiritualité. C’est donc l’expérience d’un ébranlement que Sophie Nordmann veut nous communiquer et nous encourage à éprouver nous-mêmes : le miracle d’une rencontre avec l’Éthique de Spinoza, l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson ou la Lettre à Ménécée d’Épicure.
Au terme de son stimulant essai, Sophie Nordmann apparaît bien consciente que l’essor prodigieux de l’intelligence artificielle pose un redoutable défi. Cette dernière combine, manipule, produit des données, mais sera-t-elle capable de créer ex nihilo, dans l’être et la pensée, des failles ? C’est là peut-être la seule chose qui distingue la pensée humaine de toute autre forme d’intelligence, mais cette chose n’est pas une « chose » au sens positif du terme et, pour cette raison, elle échappe à toute saisie scientifique.