Dernier rendez-vous avec la Lady de Mateo García Elizondo

Traduit par Julia Chardavoine

Avec ce premier roman bien maîtrisé, l’auteur montre combien la tentation de s’effacer de l’existence continue à hanter les littératures du monde.


C’est une histoire qui se passe après le désastre, portée par une voix désabusée qui s’élève au-delà du cynisme ou du désespoir. Le récit est porté par un ton neutre, qui prend acte de l’échec d’un être qui ne cherche plus qu’à disparaître. Un jeune homme arrive à Zapotal, petit village perdu du Mexique, au bord de la jungle, et ne vient là, à ce bout du monde, que pour se tuer sans remords, équipé d’une grande quantité de drogues qui sont sa seule raison d’être. La Lady du titre n’est autre que le nom qu’il donne à l’héroïne (comme l’a fait Serge Gainsbourg dans sa chanson My Lady Heroïne en 1977) et dont il consomme, selon ses dires, une quantité importante depuis un bon moment. Pas de lieu précis ni de date dans ce récit. On ne sait même pas la nationalité du protagoniste, même s’il semble mexicain. Il déambule dans ce lieu perdu, pris par les effets des drogues ou des alcools qu’il avale sans cesse. Sa déambulation ressemble à une dérive dans les petites ruelles du village aux allures fantomatiques. Nous assistons à l’épuisement d’un être et d’un lieu en même temps : le protagoniste n’a pas d’autre projet que d’en finir, englouti par ce qui l’a nourri, les drogues opiacées. Il le reconnaît avec acuité : « Ce village, Zapotal, n’est rien d’autre qu’un reflet de la solitude et de la désolation qui m’habitent. »

L’espace dans lequel il évolue semble être hors du monde et ne suscite aucun désir particulier. Il est peuplé de personnages pathétiques, sans envie d’échapper à leur destin. Le protagoniste évolue dans ces limbes qu’il appelle « bardo », comme nous y invite la tradition tibétaine. Il est d’ailleurs frappant de voir que ce terme est aussi le titre du dernier film d’Alejandro González Iñárritu, qui se passionne pour cet état intermédiaire. Dans le livre, la construction de cette expérience est centrée sur la drogue et la volonté de se situer à la marge du monde, de vivre entre l’absence totale, la disparition et l’adhésion traditionnelle à l’existence. Pour cela, les stupéfiants, si présents, constituent l’antichambre de la mort, comme un moyen d’entretenir une forme de présence-absence ambiguë, une méthode pour fuir la douleur de vivre et la remplacer par une autre.

Dès les premières lignes, le lecteur pense à Juan Rulfo et à son court roman emblématique Pedro Páramo (1955). Le ton, la solitude, la désolation et la pénétrante présence du néant les rapprochent. Mais le livre de Mateo García Elizondo n’a rien d’un exercice de style : il n’est pas une copie de Rulfo, malgré la présence commune des morts dans la vie, qui est une marque de la culture mexicaine. Mateo García Elizondo s’inscrit dans la tradition littéraire de son pays et reconnaît ses dettes. Rien de « typique » ou de folklorique dans ce roman, et pourtant, il offre les traits les plus volontairement mexicains, ce goût pour une atmosphère où se mêlent sans effort les vivants et les morts.

La drogue constitue un sujet littéraire difficile à appréhender, car elle offre des facilités et des clichés auxquels il est difficile d’échapper. L’auteur a la finesse de ne pas y voir une fin mais un moyen. La description des états de perturbation qu’elle provoque est bien maîtrisée et l’immense fatalité, proche de la résignation, qui en découle imprègne le récit sans que l’on sente que cela soit forcé. Il n’a pas la froide absence de sensibilité d’un Burroughs, toujours étonnant par son cynisme, mais il a beaucoup plus à voir avec Sadegh Hedayat qui, dans La Chouette aveugle (1936), rend compte avec plus de justesse des torpeurs jouissives de l’opium. Il n’y a pas de jugement moral dans cette histoire, quelques regrets affleurent peut-être quand le jeune protagoniste observe son passé. On peut aussi penser à la tragique histoire d’amour impossible à relancer de Au-dessous du volcan (1947) de Malcolm Lowry. Là, le catalyseur est l’alcool, mais les gouffres que partagent les personnages centraux se ressemblent.

L’histoire d’amour brisée par la drogue est bien menée, comme si l’auteur mettait en évidence l’échec indépassable du couple quand la consommation de drogues s’installe. Les deux jeunes gens sombrent ensemble en se donnant la fausse assurance qu’ils partagent les plaisirs des effets des opiacés, que cela crée une communauté entre eux, alors que cette pratique ne fait que creuser un fossé de plus en plus large qui les éloigne. Cela avive la souffrance profonde qui les habite. Le jeune homme en dit : « Cette douleur était en réalité mon vrai foyer. »

Par ces mots, il indique que la drogue n’est que le catalyseur d’un mal-être qui le pousse vers la mort. Il n’en fait ni l’éloge ni la critique. Hors du champ de la morale, il se jette sur les stupéfiants avec le seul espoir de mourir enlacé à cette Lady qui est comme une passion aux relents morbides. Avec ce premier roman bien maîtrisé, l’auteur montre combien la tentation de s’effacer de l’existence continue à hanter les littératures du monde.

Maurice Nadeau, 2023
192 p. 21 €