Le voyage éternel

Le retour à Walter Benjamin de Jean Lacoste

Dans Walter Benjamin. Enfance, passages, exil (Bartillat, 2023), Jean Lacoste relève les correspondances entre l’enfant qui chasse des papillons, le flâneur des passages parisiens et la pratique de l’écrivain qui prélève des citations.


« La plupart recherchent dans un amour une patrie éternelle. Mais d’autres, très peu nombreux, recherchent le voyage éternel. Ces derniers sont des mélancoliques qui doivent redouter le contact avec la terre maternelle. L’être qu’ils recherchent, c’est celui qui écarte la mélancolie de la terre natale. C’est à lui qu’ils sont fidèles1. »

 

Proche de Theodor W. Adorno et Gershom Scholem, Siegfried Kracauer et Bertolt Brecht, Hannah Arendt et Heinrich Blücher ; à la fois philosophe, essayiste, historien et critique d’art, théoricien de l’histoire, théoricien des médias et traducteur, Benjamin a publié des textes appartenant à des genres aussi différents que variés : dialogues de jeunesse, traductions, thèses universitaires, critiques littéraires, contes, récits de voyage, « images de pensée », collections de citations et « thèses »2. Nourrie de mystique juive et du marxisme le plus radical, où l’on reconnaît l’influence respectivement de Scholem et Brecht, la pensée de Benjamin est aujourd’hui une référence incontournable.

L’édition des Œuvres et inédits permet pour la première fois d’appréhender l’œuvre dans sa totalité en tenant compte de ses sources historiques – ce qui importe tout particulièrement en France où l’œuvre de Benjamin est bien souvent reçue sur un mode fragmentaire. Les vingt-deux volumes en cours de publication depuis 2008 aux éditions Suhrkamp (Klincksieck pour la traduction française) rassemblent et commentent textes publiés, manuscrits, tapuscrits, variantes, esquisses préparatoires, documents d’archives, extraits de correspondances et bibliographies3. Ainsi, l’édition établie par Gérard Raulet du volume 19 dédié aux thèses Sur le concept d’histoire présente le tapuscrit ayant servi de base à la version parue en 1942, la version française établie par Benjamin lui-même, ainsi que quatre versions supplémentaires publiées chacune dans son intégralité. Des six traductions françaises publiées précédemment, quatre combinent deux tapuscrits et ont de ce fait un statut pour le moins problématique. Il était donc indispensable de rendre accessible en français toutes les versions et variantes.

L’édition des Œuvres et inédits a ainsi pour effet paradoxal de restituer la complexité d’une œuvre fracassée, une œuvre composée d’une compilation de fragments inlassablement retravaillés et réagencés comme l’illustrent tant Enfance berlinoise que Le Livre des Passages ou encore le Baudelaire4, une œuvre dont on peut désormais suivre le devenir dans les différentes phases de son élaboration. L’œuvre benjaminienne trouve ainsi enfin une forme à son « image » ; elle place le lecteur dans la posture d’un archéologue, d’un collectionneur… au plus près de l’auteur. En mettant sur le même plan différentes versions, c’est l’ensemble de l’œuvre qui, à l’image des thèses Sur le concept d’histoire, devient work in progress invitant à multiplier et renouveler les interprétations.

Le triptyque de Lacoste

Walter Benjamin. Enfance, passages, exil de Jean Lacoste recueille des articles publiés entre 1987 et 20135. À ce triptyque, l’introduction propose un fil rouge : « Je retrouvais ainsi, avec les passages parisiens – cette “récente invention du luxe industriel” qui protège les piétons des intempéries et de la circulation –, ce sentiment de sécurité illusoire, cette Geborgenheit qui avait été la clef de la juste lecture d’Enfance berlinoise. Et par conséquent se réalise une sorte d’identification entre l’enfant et le flâneur des passages, l’un et l’autre destinés à se métamorphoser, l’enfant en adulte et le flâneur en consommateur. » Tant le recueil consacré aux souvenirs d’enfance à Berlin que Le Livre des Passages parisiens jouent un rôle central dans la lecture soutenue qu’en propose Lacoste, dont l’originalité est de relier ces deux chefs-d’œuvre.

Nous bénéficions depuis peu d’une édition critique française d’Enfance berlinoise vers mil neuf cent offrant une vue d’ensemble des différents états de ce livre à la genèse aussi problématique que complexe. En cause notamment la difficulté de trouver un éditeur dans l’Allemagne des années 1930 – ce qui n’est du reste pas tout à fait pour déplaire à Benjamin, comme il s’en explique dans une lettre datée du 14 mai 1933 : « Je continue de travailler à mon nouveau livre qui, à vrai dire, est déjà terminé, Enfance berlinoise vers mil neuf cent. Les circonstances qui semblent lui refuser un éditeur lui offrent un supplément de maturation dont je ne suis pas fâché. » Certaines vignettes seront publiées dans des quotidiens allemands, d’autres restent inédites ; c’est seulement en 1950 que le recueil sera publié. Si, dans l’immédiat, ce n’est pas un succès commercial, la critique de l’époque est dithyrambique. Encore aujourd’hui, c’est l’œuvre la plus connue et lue de Benjamin. Le livre connaîtra pas moins de dix traductions françaises (partielles ou complètes), celle de Lacoste en 1978 étant la première à proposer une traduction complète. Rassemblant pour la première fois toutes les pièces du puzzle, textes, tapuscrits, inédits, imprimés, ébauches, notes et correspondances, l’édition des Œuvres et inédits de 2024 permet d’apprécier le travail d’écriture dans son évolution. Le mérite revient à Lacoste d’avoir anticipé ce travail d’exégèse, notamment en évitant d’effacer les écarts entre le français et l’allemand et en intégrant dans son commentaire la comparaison de différentes versions ainsi que les précieuses informations que l’on trouve dans la correspondance.

Durant une longue période de latence (1932-1938), Benjamin – qui, dès 1933, se trouve exilé en France – remanie à de nombreuses reprises les textes, en change le séquençage et teste plusieurs combinaisons dont l’édition des Œuvres et inédits permet une vision globale. Outre un contexte géopolitique ne facilitant guère la publication du livre, c’est aussi le travail de (re)construction, de « perlaboration » qui exige du temps. Reprenant la métaphore freudienne de l’archéologie, le texte « Fouiller et se souvenir » – qui sera écarté de la composition finale du recueil – explicite une démarche combinant processus de mémoire et processus d’écriture : « Le langage a sans ambiguïté signifié que la mémoire n’était pas un instrument d’exploration du passé, mais plutôt son médium. Elle est le médium de l’expérience vécue de même que le sol est le médium dans lequel les villes mortes gisent ensevelies. Quiconque aspire à s’approcher de son propre passé enseveli doit se comporter en homme qui creuse. Il ne doit surtout pas craindre de toujours revenir au seul et même ensemble de faits – disperser celui-ci comme on disperse de la terre, le labourer comme on laboure le sol. Car les “ensembles de faits” ne sont pas plus que des strates qui ne livrent qu’à l’exploration la plus méticuleuse ce pourquoi la fouille en vaut la peine6. »

Aux yeux de Lacoste, ce montage de vignettes « est sans doute l’une des œuvres les plus abouties, littérairement parlant […] et la plus séduisante ». À dessein fragmentaire, il s’agit d’un ensemble de miniatures urbaines et souvenirs d’un enfant : « une sorte de tête-à-tête d’un enfant avec la ville de Berlin aux environs de 1900 » (Benjamin cité par Lacoste). À son ami Gershom Scholem, il précise, dans une lettre du 26 septembre 1932, « qu’il ne s’agit nullement avec ces souvenirs d’enfance d’une chronique [mais] en quelque sorte d’expéditions isolées dans la profondeur du souvenir ». Livre-témoignage d’une résistance… au monde des adultes. Les pratiques typiques de ruses d’enfant – la collection, la chasse aux papillons, la philatélie, les cachettes, les jeux avec les couleurs, les retards et les absences à l’école, la maladie, la bicyclette, la lecture – sont autant de « moyens grâce auxquels l’enfant du xixe siècle qu’il avait été – il est né en 1892 – avait résisté de manière utopiquement dérisoire à la pression de la civilisation bourgeoise, incarnée par ses parents ».

En référence à un tapuscrit de Benjamin de 1938 qui était censé constituer l’avant-propos d’Enfance berlinoise, Lacoste retrace avec minutie comment ce recueil de fragments est certes un trésor qui accompagnera son auteur durant son exil, mais avant tout un livre qui participe de l’exil en ce qu’il constitue paradoxalement une sorte de traitement préventif, « une propédeutique à la mélancolie de l’exil ». Tel un vaccin, « cette petite dose de nostalgie doit guérir l’exilé de la nostalgie ravageuse qui pourrait le submerger ». Philosophe nomade, Benjamin cherche à se guérir de toute nostalgie de la terre natale : « À plusieurs reprises j’avais expérimenté dans ma vie intérieure la vaccination comme processus salutaire ; je m’y tins dans cette situation également et appelai à dessein en moi de manière délibérée les images qui, dans l’exil, ont l’habitude de susciter le plus fortement le mal du pays – celles de l’enfance. Le sentiment de nostalgie devait aussi peu s’y rendre maître de l’esprit que le vaccin d’un corps en bonne santé. Je cherchai à le contenir par la compréhension, non de l’irréversibilité biographique accidentelle, mais de celle sociale nécessaire du passé7. »

« Loggias », texte phare placé en ouverture à cette version d’Enfance berlinoise, esquisse un autoportrait anonyme centré sur la loggia. Sorte de cour intérieure, il s’agit d’une pièce typiquement berlinoise, s’ouvrant au rez-de-chaussée sur les cours des immeubles et destinée à recueillir des objets usés ou obsolètes. Bref, un débarras qui devient chez Benjamin, de manière prophétique, une pièce de l’exil : « Ces pièces me sont proches à cause de la consolation qu’apporte leur inhabitabilité à celui-là même qui, pour ainsi dire, ne peut plus trouver nulle part de demeure » (Benjamin cité par Lacoste). La loggia, « contre-espace », « espace autre », à la fois lieu refuge et lieu de l’exil.

Affinités électives

Lacoste assimile cet espace aux passages parisiens – ces galeries couvertes, sorte de loggias urbaines construites sous la Restauration – ainsi qu’à la Bibliothèque nationale où, « au milieu des fiches, Benjamin est comme l’enfant dans son pupitre avec sa collection mystérieuse ». Dans les deux cas, il s’agit de lieux clos. Cet espace relie ainsi Enfance berlinoise au monumental livre-ville des passages, Paris, capitale du xixe siècle, publié à titre posthume en 1982 : « Les loggias sont des espaces qu’il faut comparer aux passages, des lieux solitaires où se recueille et se préserve ce qui est passé, par opposition à la rue, lieu de la modernité et de la foule, par opposition aussi à l’appartement proprement dit, réservé à la famille bourgeoise. »

De la même manière, Lacoste explore la fonction de la collection des cartes postales envoyées par une grand-mère voyageuse. Ces cartes postales sont « comme des mondes en miniature, comme de brèves citations visuelles, comme les fragments et les éclats d’un monde réduit à l’état de kaléidoscope », qui préfigurent donc « une méthode qui va plus tard permettre l’émergence d’un livre-catalogue comme le Passagen-Werk avec ses singulières rubriques et justifier une entreprise comme Enfance berlinoise : la transformation du monde de l’enfance, du xixe siècle bourgeois, de Berlin vers 1900 en miniatures, en fragments, en souvenirs, grâce auxquels cet univers oppressant est à la fois sauvé et détruit ».

Benjamin, collectionneur d’abord de cartes postales et de papillons puis de citations. D’où cette affinité entre l’enfant et le critique sur laquelle insiste Lacoste : « Chez l’enfant, ce sont les déformations linguistiques, nombreuses dans Enfance berlinoise, et la collection d’objets au rebut, l’ancien, qu’il s’agit de “renouveler” ; chez le critique, ce sont plutôt les citations arrachées aux contextes et des commentaires audacieux, rompant avec la tradition ; ce sont dans les deux cas des déformations prophétiques. » Dans les deux cas, le but est de « renouveler l’ancien en me l’appropriant, moi le nouveau-venu » – appropriation secrètement résistante, précise Lacoste qui cite ici Benjamin.

Lacoste suit ce même fil rouge dans une analyse magistrale de « Chasse aux papillons » pour conclure à « une sorte de correspondance entre la pratique de l’écrivain qui prélève des citations – par exemple, pour son grand opus inachevé sur les Passages parisiens – et l’enfant qui chasse des papillons, pour constituer, dans l’un et l’autre cas, une énigmatique mais précieuse collection », et retrouver ainsi cette Geborgenheit de son enfance. Geborgenheit, mot-clé goethéen qui revient tel une ritournelle chez Lacoste : « un terme venu d’une vieille racine germanique, bergen, qui signifie “mettre à l’abri”, “protéger” et qui a donné Berg, la montagne, ce lieu qui protège, et le français “auberge”, ce lieu qui accueille ».

Cette loggia de l’enfance est aussi « le berceau dans lequel la ville déposa son nouveau citoyen » (Benjamin cité par Lacoste) – comme si la ville et non la mère donnait naissance à l’enfant. Pour Benjamin, ce lieu devient le « mausolée d’un enfant qui n’est pas devenu ce qui lui était promis : c’est l’histoire d’un échec, à peine transfiguré (mais transfiguré tout de même), l’évocation du lieu où est conservée une enfance vécue et enfouie sans espoir de retour ». Si l’on reprend l’idée que Benjamin ne fait pas le deuil d’une enfance particulière, la sienne, mais d’une « autre disparition tout aussi irrémédiable, irrévocable, une “irrévocabilité”, qui est, elle, sociale et nécessaire, la disparition d’une classe sociale et de son mode de vie », il s’agirait donc (aussi) du tombeau de la vaine promesse d’un avenir d’une génération perdue. En effet, comme le souligne du reste Lacoste, ce que Benjamin veut saisir, « ce sont donc des expériences historiques et sociales – irrévocablement enfuies –, des modes d’existence collectifs, qui se condensent dans ces images typiques et en quelque sorte anonymes ».

Phénomènes originaires

Avant de quitter la section « Enfance » pour aborder la suivante dédiée aux « Passages », un chapitre consacré aux affinités entre Benjamin et Goethe sert d’habile transition. Lacoste démontre que la référence à Goethe, plus particulièrement au « phénomène originaire », relie son livre sur le drame baroque au livre des passages : « C’est en étudiant le livre de Simmel sur Goethe (1913) qu’il m’est apparu très nettement que mon concept d’origine dans le livre sur le drame baroque (1928) est une transposition rigoureuse et concluante de ce concept de Goethe du domaine de la nature dans celui de l’histoire. L’origine – c’est le concept de phénomène originaire détaché du contexte païen de la nature et introduit dans les contextes juifs de l’histoire. Or, j’entreprends aussi dans ce travail sur les passages une étude de l’origine. » (Benjamin cité par Lacoste).

Le terme « phénomène originaire » est difficile à cerner8. Lacoste résume la conception goethéenne : « des phénomènes parmi d’autres, sans autre privilège que celui de rendre visible ce qui fait l’unité de l’ensemble et d’en révéler la “loi secrète”, c’est-à-dire d’en mettre en lumière l’essence commune, la structure et l’organisation ». Il en précise ensuite la nature dialectique : « il est idéal, car il est l’ultime point que peut atteindre la connaissance ; il est réel, car il est l’objet, malgré tout, d’une connaissance ; il est symbolique, parce qu’il embrasse tous les cas ; et il est identique, car il se confond avec l’ensemble des cas » (Goethe cité par Lacoste). Les passages, la mode, les barricades, le flâneur, l’architecture de verre et de fer, la photographie, les magasins, les panoramas, etc. étudiés dans Le Livre des Passages sont les phénomènes originaires du xixe siècle d’un point de vue sociologique.

Chef-d’œuvre inachevé auquel Benjamin travaille de 1927 à sa mort en 1940, Paris capitale du xixe siècle. Le Livre des Passages est « à la fois une vaste enquête sur les vestiges du Paris révolutionnaire et bourgeois du xixe siècle, et donc les passages, et un gigantesque travail d’appropriation de la “littérature” (au sens allemand) sur Paris. C’est une œuvre à la fois d’érudition et de flânerie. » À la Wittgenstein, Benjamin lance : « La méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. » Il n’en demeure pas moins que ce livre présente une collection structurée thématiquement : « Les passages des boulevards, les expositions universelles du Second Empire, qui seraient les sanctuaires où la marchandise vient en pèlerinage ; l’intérieur, cet asile où l’art se réfugie ; les rues de Paris associées au génie allégorique et moderne de Baudelaire ; les barricades. »

Pour s’orienter dans cette œuvre-labyrinthe, Lacoste propose comme fil d’Ariane la notion de fantasmagorie, car les passages sont aux yeux de Benjamin le paradigme même de la fantasmagorie. Symboles de la modernité, mot que Benjamin emprunte à Baudelaire, les nouveautés techniques sont transfigurées sous l’influence de l’économie : « cette transfiguration fait des nouveautés techniques des fantasmagories. Ainsi la critique de la conception historique du xixe siècle doit-elle passer par l’analyse lucide des fantasmagories, qui sont des illusions collectives et concrètes » – ceci pour retrouver les promesses inhérentes aux nouveautés techniques permettant d’envisager une autre organisation sociale et une nouvelle relation avec la nature.

Benjamin distingue plusieurs types de fantasmagories : les « fantasmagories du marché » (passages, expositions universelles) ; les « fantasmagories de l’intérieur » (le salon, la décoration intérieure) et « la fantasmagorie de la civilisation » (l’architecture haussmannienne) – et c’est « cette fantasmagorie du progrès de la civilisation par accumulation des trésors de l’humanité, l’illusion de la Kulturgeschichte comme tradition continue que Benjamin prend comme objet spécifique de sa critique dans le Passagen-Werk ». Au final, le passage est la fantasmagorie par excellence en ce qu’il résume les trois caractéristiques de la fantasmagorie : l’éclat, le sentiment de sécurité et l’affirmation d’une continuité entre l’ancien et le nouveau, entre l’antique et le moderne.

Benjamin partage avec les Adorno, Horkheimer et Kracauer un regard critique sur le coût de la modernité, chacun formulant à sa manière une critique de la civilisation moderne (Kulturkritik)9. Aussi le livre des passages est-il avant tout une œuvre critique : « une critique radicale de la Kulturgeschichte, de l’histoire de la civilisation, de la culture chère au xixe siècle ». Cette critique se révèle avec la création des grands magasins qui signifie le déclin des passages, c’est « parce que cette fantasmagorie, cent ans après, est tout à fait dépassée et démodée » qu’elle « offre aussi des éléments utopiques, libérateurs, salubres, sobres (nüchtern). Ceux-ci ne peuvent toutefois apparaître que si l’on renonce à la démarche totalisante, globalisante, à la topographie mythologique (la Comédie humaine de Balzac), à l’Übersicht qui caractérise par exemple les grands magasins et les grands systèmes ». Tant Benjamin à Paris que son ami Kracauer à Berlin ont pu constater que les passages sont en plein déclin au début des années 193010. Cette déchéance peut néanmoins « offrir, par une sorte de renversement, des éléments novateurs et libérateurs, si l’on est assez attentif pour les saisir », note Lacoste. Une fois passés de mode, les passages – n’étant donc plus des fantasmagories – révèlent leur origine (Ursprung), ce que Goethe appellerait donc « phénomène originaire » (Urphänomen). Le côté caché, positif, utopique peut alors voir le jour.

Guetteurs de rêves

Dans la partie conclusive de cette partie dédiée au livre des passages, Lacoste précise que la compréhension benjaminienne de la notion de phénomène originaire renvoie à la notion d’images dialectiques. Soit « une “synthèse authentique”, une construction fulgurante, un rapprochement imprévu qui établit un lien entre l’Aujourd’hui, les intérêts politiques du présent, et un Autrefois oublié, enfoui sous les sédiments de la culture, de la tradition, de la civilisation, mais toujours explosif ». Ces images-là réalisent ainsi potentiellement un sauvetage : « L’image dialectique redonne une chance à une aspiration oubliée, rend justice à un passé négligé, à une espérance toujours en souffrance, elle réveille des éléments utopiques. » Appliqué à la lecture des passages, cela donne : « Les images dialectiques contenues dans les fantasmagories du xixe siècle se libèrent, se réveillent. » Le cycle infernal de l’éternel retour du même est ainsi brisé et il devient possible de rêver d’espérances utopiques. 

Benjamin « guetteur de rêves », le mot est de Miguel Abensour : « Le guetteur de rêves à la manière de Walter Benjamin ? Celui qui, sans repos, lutte pour arracher l’utopie au mythe, celui dont la vigilance sait percevoir la petite faille, la brèche par où s’engouffrer pour s’arracher au sommeil et connaître le réveil11.  » Georges Didi-Huberman commente : « Le “guetteur de rêves”, est donc celui qui est en train de se réveiller, s’ouvre à la clarté du monde sans avoir tout à fait quitté le clair-obscur de ses songes. Ce n’est ni le pur métaphysicien du rêve (il ne sera donc pas jungien), ni le pur matérialiste du réel (il ne sera donc pas marxiste). […] Le coup de maître du “guetteur de rêves” aura consisté à dialectiser cette antinomie elle-même sous la notion, fameuse désormais, de l’image dialectique12. »

Ami de Benjamin, Ernst Bloch (1885-1977) était lui aussi « guetteur de rêves ». Dans dernière partie de son triptyque, Lacoste consacre un superbe chapitre à l’amitié entre Bloch et Benjamin. Amitié à la fois poétique, politique et voyageuse ; une « amitié de seize ans (1919-1935) s’est d’emblée placée sous le signe de l’utopie et de l’espérance arrachée au passé, et sur la base d’un commun refus de la guerre ». Lacoste retrace les étapes de cette relation, les proximités et divergences, la part d’ombre avec les emprunts de Bloch dont on peut se demander s’il s’agit de plagiats ou de traces d’une symbiose, pour insister sur l’essentiel, ce qu’ils partagent : « Au-delà des querelles de paternité, Bloch et Benjamin ont en commun un geste, vers le passé, le sauvetage des éléments utopiques et des espérances oubliées du passé (les prémices des techniques pour Walter Benjamin et les prémices de l’utopie et de la philosophie matérialiste chez Ernst Bloch, la construction de fer et de verre d’un côté et la question inconstructible de l’autre). » Lacoste conclut d’un point de vue benjaminien : « Bloch demeure lié à un monde (humanisme, héritage, même d’un point de vue marxiste) qui n’existe plus pour Walter Benjamin, un monde qui a été détruit par la guerre mécanisée et par le nazisme. »

De la ville au bois

Tel Diderot, Lacoste parcourt dans Paris philosophe la capitale en tous sens et toute époque pour une déambulation philosophique ne négligeant pas les lieux oubliés13. Dans les pas de Benjamin qui, dans « Paris, la ville dans le miroir » (Images de pensée), performe la métamorphose de la capitale en « grande salle de lecture d’une bibliothèque que traverse la Seine » car « aucune ville n’est liée aussi intimement au livre que Paris », Lacoste tend ses filets ouverts. Le butin récolté est considérable. D’Abélard à Simone Weil, en passant par les philosophes étrangers de passages comme Hegel ou Heidegger, une magnifique constellation de lieux et de portraits nous fait découvrir que la philosophie se trouve souvent hors les murs, dans des lieux en marge de l’institution et parfois même dans la rue, les passages, les jardins et parcs, sur les ponts et les quais.

Et si la ville était la « vraie » demeure de la philosophie ? Ce serait oublier la campagne, qui offre à l’occasion (Rousseau) un objet nouveau à la philosophie : « non plus celle des philosophes de la civilité, de la sociabilité, de la perfectibilité, de ceux qui “étudient la nature humaine pour pouvoir en parler savamment”, mais la philosophie de l’existence, dans sa fragilité, de la conscience intime du moi et ses intermittences, de la sensation brute de la vie, du corps dans ce qu’il a de machinal. La pure philosophie de la déambulation ». Ce serait oublier aussi les bois, celui de Vincennes qui vit la création, à l’automne 1968, du département de philosophie intégré au « Centre universitaire expérimental ». Centre entièrement rasé en 1980, l’université sera transférée à Saint-Denis. Deleuze – qui accompagnera ce transfert – permet de conclure élégamment que la philosophie se trouve aussi bien hors les murs que dans l’institution. Qu’importe le flacon…

  • 1. Walter Benjamin, Les chemins du labyrinthe, textes choisis et présentés par Jean Lacoste, Paris, La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton, coll. « Voyager avec… », 2005.
  • 2. Voir Bruno Tackels, Walter Benjamin, une vie dans les textes, Arles, Actes Sud, 2009 ; et Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin. Un itinéraire théorique, texte établi par Florent Perrier, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Le Goût des idées », 2010.
  • 3. Voir Walter Benjamin, Critiques et recensions, t. 13 en deux volumes, éd. Michel Métayer, texte établi par Heinrich Kaulen, trad. Marianne Dautrey, Philippe Ivernel et M. Métayer, Paris, Klincksieck, 2018 ; Sens unique, t. 8, éd. M. Métayer, texte établi par Deltev Schöttker avec Steffen Haug, trad. Christophe Jouanlanne, Paris, Klincksieck, 2019 ; Sur le concept d’histoire, t. 19, éd. Gérard Raulet et M. Métayer, trad. Jacques-Olivier Bégot, Paris, Klincksieck, 2023 ; Chronique berlinoise/Enfance berlinoise vers mil neuf cent, t. 11 en deux volumes, éd. Burkhardt Lindner et Nadine Werner avec Anja Nowak, trad. M. Métayer, Paris, Klincksieck, 2024. La version imprimée est complétée par une version numérique partielle donnant notamment accès aux fac-similés de manuscrits et transcriptions : https://www.walter-benjamin.online.
  • 4. Voir W. Benjamin, Baudelaire, éd. Giorgio Agamben, Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, introduction de G. Agamben, trad. Patrick Charbonneau, Paris, La Fabrique, 2013.
  • 5. Dont quatre ont été publiés dans Jean Lacoste, L’Aura et la Rupture. Walter Benjamin, Paris, Maurice Nadeau-Lettres Nouvelles, 2003.
  • 6. W. Benjamin, Chronique berlinoise, op. cit., p. 385.
  • 7. Ibid., p. 523.
  • 8. Le terme de phénomène originaire, ou primaire ou encore primordial est fondamental chez Goethe qui parle aussi de « phénomène pur » ou de « manifestation principale ».
  • 9. Voir Philippe Ivernel, Walter Benjamin. Critique en temps de crise, éd. Florent Perrier, postface d’Irving Wohlfarth, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2022.
  • 10. Voir Siegfried Kracauer, « Adieu au passage des tilleuls » [1930], L’Ornement de la masse. Essais sur la modernité weimarienne, trad. Sabine Cornille, préface d’Olivier Agard, éd. O. Agard et Philippe Despoix, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2024, p. 305.
  • 11. Miguel Abensour, Utopiques III. L’utopie de Thomas More à Walter Benjamin [2000], Paris, Sens&Tonka, 2009, p. 118.
  • 12. Georges Didi-Huberman, Gestes critiques, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2024, p. 296.
  • 13. Voir Jean Lacoste, Paris philosophe, Paris, Bartillat, 2018, qui rassemble des textes initialement publiés dans La Nouvelle Quinzaine littéraire et En attendant Nadeau.
Bartillat, 2023
320 p. 25 €