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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le premier xxie siècle de Jean-Marie Guéhenno

De la globalisation à l’émiettement du monde

janv./févr. 2022

Le « premier xxie siècle », comme la première version d’un logiciel insuffisamment testé, révèle chaque jour de nouvelles failles : loin du triomphalisme qui saisit les démocraties en 1989, quand le mur de Berlin est tombé, on assiste à un décentrement de l’histoire du monde, que l’Occident a du mal à admettre. Il convient donc de se munir d’un logiciel différent, ce à quoi s’emploie avec talent Jean-Marie Guéhenno.

Diplomate français, spécialiste des questions de défense et des relations internationales, il fut secrétaire général adjoint au Département des opérations de maintien de la paix de l’Organisation des Nations unies (2000-2008). C’est cette expérience qui lui a fait comprendre la fragilité du monde. Après avoir assisté Kofi Annan dans sa mission en Syrie, il est devenu président de l’International Crisis Group en 2014. L’auteur de La Fin de la démocratie (Flammarion, 1993) et de L’Avenir de la liberté (Flammarion, 1999), poursuit ainsi sa réflexion sur les temps actuels.

Son bilan géopolitique des vingt dernières années commence par un aveu : « La paix nous semble l’état naturel de toute société comme l’air que nous respirons, mais j’ai découvert au contact des pays brisés par la guerre qu’il n’en est rien. » Le désenchantement démocratique lié à l’effondrement de l’URSS, combiné à l’amertume de ce qui était ressenti comme une défaite stratégique, a produit une Russie « qui est une sorte de caricature de nous-mêmes ». L’autre grande illusion de l’après-1989 fut de ne pas comprendre les conséquences qu’aurait la fin de la guerre froide sur la stabilité de nombreux pays : « Dans un système international dégelé où la menace extérieure passait au second plan, la question de l’identité nationale prit une urgence nouvelle.  »

Avec le nouvel « âge des données » d’Internet et de l’intelligence artificielle, qui bouscule les hiérarchies du savoir et de la puissance, et l’élection de Donald Trump en 2016, « la confiance dans le progrès et la foi dans l’universalisme ont été irrémédiablement ébranlées ». À cela s’est ajoutée la pandémie de Covid-19, accélérant les tendances latentes de nos sociétés : « On a assisté à une compétition au détriment d’une coopération. Le fossé entre riches et pauvres à l’intérieur des nations et entre elles s’est élargi. » Avec les rivalités entre puissances revient aussi l’ombre de la guerre : « Le risque d’un affrontement nucléaire est aussi élevé, sinon plus qu’il ne le fut pendant la guerre froide, car l’algèbre de la dissuasion fonctionne mal dans le brouillard stratégique. »

Un avenir est possible qui ne soit ni l’endormissement sous une dictature invisible ni le désordre violent d’un monde en miettes. Jean-Marie Guéhenno nous invite à une autre politique du local au global : un système faisant plus de place à la démocratie locale, régionale, laissant plus de force à la vérité, à la transparence du système électoral et introduisant plus de justice. Au terme de son analyse de l’histoire de la construction et des institutions européennes, Jean-Marie Guéhenno conclut que l’Europe ne sera jamais un super-État, et c’est précisément là sa chance : sa multitude de structures publiques et privées, territoriales et fonctionnelles, est une voie prometteuse pour l’avenir.

Flammarion, 2021
368 p. 21 €

Eugène Berg

Eugène Berg, né le 23 septembre 1945, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980).

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L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.