Musil essayiste entre littérature et philosophie

À propos de Jacques Bouveresse, La Passion de l’exactitude

Aux yeux d’un Musil amoureux des faits et de la précision scientifique, la philosophie a pris du retard sur les faits et seules les sciences positives devraient être en mesure d’esquisser la solution de problèmes philosophiques.


Texte inédit et inachevé de Jacques Bouveresse (1940-2021), La Passion de l’exactitude rassemble deux conférences substantiellement enrichies, le tout édité de façon remarquable par Florence Vatan dont les notes infrapaginales accompagnent fort intelligemment le texte de Bouveresse. On devine en creux le projet d’un essai voire d’un livre sur Robert Musil et la philosophie. De toute évidence, l’ensemble de l’œuvre et du fonds musiliens accessible depuis 20091 relance le dialogue ininterrompu entre Bouveresse et Musil dont témoignent les ouvrages précédemment publiés : Robert Musil, l’homme probable et La Voix de l’âme et les Chemins de l’esprit2. Malgré la qualité indiscutable de ces contributions, le constat formulé par leur auteur quant à la notoriété de Musil au début des années 1990 semble toujours être de rigueur : « Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y a pas grand rapport, par exemple, entre le peu d’attention et d’intérêt que lui ont consacré en France la critique, la théorie littéraire et la philosophie, et l’importance que tout le monde lui reconnaît en théorie. » La Passion de l’exactitude offre la possibilité d’un grand rattrapage.

L’appel à faire « un pas en avant et non en arrière », à poursuivre le projet des Lumières, traverse comme un fil rouge les écrits musiliens de Bouveresse : « À la différence d’une majorité d’écrivains et de philosophes de l’époque, [Musil] ne percevait pas l’Aufklärungcomme une expérience qui est terminée et a échoué de façon plus ou moins désastreuse, mais plutôt comme une expérience qui n’a pas été menée jusqu’au bout et a été abandonnée beaucoup trop tôt. […] L’humanité ne mène réellement à son terme aucune expérience nouvelle et à première vue prometteuse : à la première difficulté, elle préfère revenir aux solutions les plus rassurantes parce qu’elles sont les plus traditionnelles, en oubliant qu’elles ont déjà eu leur chance et fait la preuve de leur inefficacité. »

Discutant de manière récurrente du fossé entre connaissance et vie, intellect et sentiment, raison et âme, déterminisme et liberté, Musil est engagé dans une confrontation philosophique majeure qui n’est pas sans faire écho au clivage entre littérature et philosophie le concernant au premier degré. D’une actualité saisissante, sa prise de position est celle d’un anarchiste conservateur : « Dans une période, la nôtre, où chaque sentiment lorgne dans deux directions, où tout flotte, où plus rien n’est tenu, où plus rien n’est associable à rien, on devrait réussir à tester une fois encore et à réinventer toutes ses possibilités intérieures, à transférer enfin des laboratoires de physique à la morale les avantages d’une technique d’expérimentation sans préjugés. Que cela nous aide à sortir de la lente évolution qui a conduit, à travers bien des échecs, de l’homme des cavernes à celui d’à présent, pour entrer dans une ère nouvelle, je continue à le croire aujourd’hui. » Pour Musil, nous sommes confrontés, non à l’apocalypse, mais à une insuffisance de maturité, et engagés dans un processus de transition : « Je considère notre époque comme une transition, mais la différence entre une époque de transition et une époque d’accomplissement disparaît, quand la première connaît son état et agit en conséquence. »

Musil, philosophe ou écrivain ? Aux yeux de certains trop philosophe et pas assez écrivain, pour d’autres trop écrivain pour être philosophe. Si Musil a refusé la possibilité de devenir philosophe de métier qui s’était offerte à lui après son doctorat, c’est non seulement pour des raisons de circonstance, mais aussi de fond, dont une essentielle pointée par Bouveresse : Musil « ne croyait pas vraiment à la possibilité de résoudre [les problèmes philosophiques] par la philosophie, au sens traditionnel du terme, et pensait que la littérature est finalement mieux placée qu’elle pour le faire, ou en tout cas pour apporter au moins une contribution partielle à leur solution. » Il n’en demeure pas moins que cette question travaille un penseur à la recherche du poème non écrit de la vie. D’où l’émergence de l’essai comme référentiel privilégié – sans que cela n’invite à considérer L’Homme sans qualités (1932) comme essai en forme de roman ou « roman philosophique ».

Dans un texte consacré à l’écrivain et critique littéraire autrichien Franz Blei, Musil précise la mission de l’essayiste : « Articuler le sentiment au moyen de l’intellect, détourner l’intellect des problèmes insignifiants du savoir vers ceux du sentiment, tel est le but de l’essayiste, avec pour but plus lointain la félicité humaine. » « Pensée vivante » située entre le domaine du savoir, de la science d’une part et le domaine de la vie et de l’art d’autre part, l’essai tient de la science la forme et la méthode et, de l’art, la matière, et « vise à la transformation de l’homme », précise Musil dans un texte resté inachevé consacré à l’essai.

Las, en ce qui concerne la revendication d’Ulrich, la figure emblématique de narrateur de L’Homme sans qualités, à savoir « que la vie se plie une fois aux exigences de l’esprit, au lieu que ce soit invariablement l’esprit qui se voie contraint de s’adapter aux exigences de la vie », comment ne pas partager encore aujourd’hui le diagnostic désabusé de Bouveresse, pour qui cette exigence « semble malheureusement toujours aussi incongrue et fantasmatique. L’homme sans qualités est convaincu pour son malheur que la différence de niveau qui existe et ne peut pas ne pas exister entre la pensée et la vie réelle est pour l’instant trop grande ».

Au fils de ses textes littéraires et essais, Musil traque l’homme autre, l’« homme potentiel » et piste une éthique ouvrant à de nouvelles manières d’être, à d’autres formes de vie. Peut-être est-ce cette recherche qui exige que la philosophie s’efface devant une littérature prenant les allures d’un manifeste ; ainsi, lorsqu’on croit reconnaître Bouveresse dans la voix du narrateur de L’Homme sans qualités : « Et Ulrich sentait que les hommes […] n’avaient même aucune idée de la façon dont on peut penser ; si on leur apprenait à penser autrement, ils vivraient aussi autrement. »

Rappelons avec Bouveresse le distinguo musilien entre homme du réel et homme du possible : « La différence importante entre l’homme du réel et l’homme du possible est donc que, pour le premier, les possibilités sont pour l’essentiel données et connues, alors que pour l’homme du possible elles sont à inventer et à réinventer constamment. » Dans le célèbre chapitre 4 de L’Homme sans qualités, « S’il y a un sens du réel, il doit y avoir aussi un sens du possible », Musil précise que c’est de la rencontre d’une possibilité et d’un homme du possible qu’émerge le possible : « C’est la réalité qui éveille les possibilités, et vouloir le nier serait parfaitement absurde. Néanmoins, dans l’ensemble et en moyenne, ce seront toujours les mêmes possibilités qui se répéteront, jusqu’à ce que vienne un homme pour qui une chose réelle n’a pas plus d’importance qu’une chose pensée. C’est celui-là qui, pour la première fois, donne aux possibilités nouvelles leur sens et leur destination, c’est celui-là qui les éveille. »

Dans l’œuvre de Jacques Bouveresse, l’ouverture à la littérature – outre Musil, Gottfried Benn, Karl Kraus et Gottfried Keller – en impose. La relation entre le philosophe et l’auteur de L’Homme sans qualités est particulièrement forte. Comme pris dans un effet miroir, Bouveresse admire le positionnement atypique loin des modes et le courage intellectuel d’un penseur assumant sa marginalité. Comme il s’en explique dans son ouvrage posthume : « Une des raisons pour lesquelles je me suis beaucoup servi de l’exemple de Musil dans mon travail philosophique était précisément le fait qu’il ne s’agit pas d’un scientifique ni d’un philosophe, mais d’un écrivain, dont le témoignage, sur ce point, est d’autant plus probant qu’il est plus improbable et inhabituel, et dont on pourrait difficilement régler le sort en se contentant de le traiter, comme on le fait le plus souvent en pareil cas, de rationaliste simpliste ou de positiviste attardé. »

Musil écrivain, mais aussi anti-héros et philosophe improbable, désireux d’échapper à tout système philosophique : « Si on peut se sentir autorisé à attribuer une philosophie à Musil, il y a de fortes chances pour que, un peu comme dans le cas de Valéry, ce soit d’abord la philosophie d’un anti-philosophe. Il s’est comporté, en effet, le plus souvent comme un critique impitoyable non seulement des courants philosophiques dominants de l’époque, mais également des prétentions et des méthodes de la philosophie en général. »

L’influence manifeste du Cercle de Vienne sur Musil ne doit pas empêcher de percevoir la différence que souligne Kevin Mulligan (cité par Bouveresse) : « Carnap, Schlick et Neurath se contentèrent d’annoncer l’avènement d’une philosophie scientifique et œuvrèrent à sa réalisation. Ils consacrèrent très peu de temps à la critique proprement dite » – au contraire de Musil qui est à placer dans la tradition des célèbres polémistes autrichiens. Bouveresse analyse méticuleusement l’œuvre musilienne tout en prenant soin d’en souligner l’actualité, notamment lorsqu’il remarque qu’on aurait tort de penser que la critique de Musil est datée : « En critiquant, par exemple, l’historicisme, le relativisme, l’antirationalisme et l’antiréalisme radical de Spengler, il a effectivement […] critiqué par anticipation et avec une efficacité remarquable certaines des déviations et des erreurs les plus caractéristiques de l’épistémologie postmoderne et du postmodernisme en général. »

La critique de la philosophie porte sur des questions essentielles ; fasciné par le développement fulgurant des sciences exactes, Musil regrette le manque d’audace intellectuelle dont fait preuve la philosophie : « L’évolution des sciences est en train de transformer le monde de façon extrêmement rapide et radicale, alors que les philosophes ou bien ne se rendent pas compte de ce qui est en train de se passer ou bien voient en cela avant tout une menace qu’il faut à tout prix essayer de conjurer, au lieu d’essayer d’élaborer les outils intellectuels qui permettraient de mieux maîtriser et d’orienter les transformations en cours. » Aux yeux d’un Musil amoureux des faits et de la précision scientifique, la philosophie a pris du retard sur les faits et seules les sciences positives (Tatsachenwissenschaften) devraient être en mesure d’esquisser la solution de problèmes philosophiques. Pour Musil, il ne peut y avoir de doute « sur le fait que, grâce aux sciences des faits, nous obtiendrons de nouveaux points de vue sur les questions cardinales les plus anciennes de la métaphysique ».

Las, lorsque la philosophie s’engage à exploiter les sciences, c’est le plus souvent peu convaincant – sans que cela constitue aux yeux de Musil une raison suffisante pour la condamner. Cette position s’explique du fait que Musil est trop conscient de la portée des enjeux des questions philosophiques dans un monde au bord de la rupture – d’où l’intérêt de relire aujourd’hui Musil pour confronter ses pensées au monde actuel, qui ne l’est pas moins. Déjà dans Robert Musil, l’homme probable, Bouveresse rappelait que le projet de Musil est d’« apporter une contribution positive à la discussion d’un complexe de problèmes non résolus qui, à défaut d’une solution réelle, ont trouvé pour finir une issue dans l’explosion qui a mis fin au vieux monde et qui, si l’on ne se décide pas à les traiter enfin sérieusement, conduiront inévitablement à d’autres catastrophes ».

Musil, écrivain ou philosophe ? Avec le sens de la formule qui le caractérise, Bouveresse dit de Musil qu’il est « celui qui, tout en se défendant ironiquement de chercher à être et de prétendre être [philosophe], a été néanmoins le plus directement et le plus profondément philosophe. » On retrouve ici le principe de gouvernement de la Cacanie mentionné dans L’Homme sans qualités : « Aussi bien A qu’également B ou, mieux encore, ni A ni B. » L’homme sans qualités plus déterminé et indécis que personne, esquivant toute décision pour mieux « sauter dans l’Impossible ».

Laissons à Bouveresse le mot de la fin : « Il me semble que, tant que nous ne serons pas capables de faire mieux […] que d’assurer tant bien que mal une forme de coexistence plus ou moins pacifique entre deux univers intellectuels qui, pour l’essentiel, s’ignorent l’un l’autre, et dont l’un se satisfait de la réussite pratique qui couronne la plupart du temps ses entreprises et l’autre de la dignité qu’on lui reconnaît, au moins au niveau des déclarations de principe, nous aurons intérêt à lire ou à relire L’Homme sans qualités.  »

 

  • 1. Le Robert-Musil-Institut für Literaturforschung (Université de Klagenfurt) est à l’initiative d’une édition commentée des œuvres complètes, lettres et écrits posthumes comprenant une transcription et fac-similé de tous les manuscrits. C’est ainsi que l’ensemble de l’œuvre et du fonds musiliens est désormais accessible : tout d’abord sous forme d’un CD-Rom (2009), puis de douze volumes constituant la Robert-Musil Gesamtausgabe, publiée par les Éditions Jung und Jung de Salzburg (2016-2021) ; enfin, d’une version numérique rendant le tout accessible sur le portail Musil Online.
  • 2. Jacques Bouveresse, Robert Musil, l’homme probable, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire, Paris, L’Éclat, coll. « Tiré à part », 1993 ; et La Voix de l’âme et les Chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, Seuil, coll. « Liber », 2001. Pour aller plus loin, voir aussi J. Bouveresse, Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Marseille, Agone, coll. « Banc d’essais », 2001 ; J. Bouveresse, Essais IV. Pourquoi pas des philosophes ?, Marseille, Agone, coll. « Banc d’essais », 2004 ; Jean-Pierre Cometti, Musil philosophe. L’utopie de l’essayisme, Paris, Seuil, coll. « Le Don des langues », 2001 ; Frédéric Joly, Robert Musil. Tout réinventer, Paris, Seuil, 2015 ; Robert Musil, Essais. Conférences, critique, aphorismes et réflexions, trad. Philippe Jaccottet, Paris, Seuil, 1984.
Jacques Bouveresse, La Passion de l’exactitude. Robert Musil et la philosophie, préface de Florence Vatan, Marseille, Hors d’atteinte, 2024
160 p. 17 €