Mélancolie de l’Europe de Stefan Zweig

Traduit par Guillaume Ollendorff et David Sanson. Présenté par Bertrand Dermoncourt


Le lecteur français a la chance, depuis plusieurs années, de pouvoir lire articles, manifestes, lettres et conférences de Stefan Zweig, dévoilant une autre facette de l’écrivain. Notons notamment Pas de défaite pour l’esprit libre. Écrits politiques 1911-1942 (Albin Michel, 2020) et L’Esprit européen en exil. Essais, discours, entretiens (1933-1942) (Bartillat, 2020). Les éditions Plon poursuivent cette entreprise avec Mélancolie de l’Europe, qui réunit seize textes publiés entre 1909 et 1941 et pour la plupart inédits en français.

Au-delà de quelques articles sur l’appel à la paix et à l’union au moment de la Première Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre (qui montrent une évolution déjà connue entre premier réflexe patriotique et glissement vers le pacifisme), il faut retenir « La monotisation du monde » (1925), ce texte justifiant à lui seul cet ouvrage. Zweig y dénonce la prépondérance de la technique et l’uniformisation de la pensée au travers de la danse, de la mode, du cinéma ou de la radio, provoquant un « immense désenchantement de l’âme ». Face à cette déroute de l’esprit, personne ne peut lutter : « On ne peut pas sauver l’individu dans le monde, on ne peut que défendre l’individu en soi. » Ce passage semble confirmer sa résistance notoire à l’engagement politique de l’intellectuel. Quelques lignes plus loin pointent cependant, presque de façon paradoxale en apparence, un refus d’être hors du temps et une espérance pour l’avenir, « car si nous refusons en notre âme l’uniformité grandissante de ce monde, nous n’en habitons pas moins ce monde et sommes reconnaissants et fidèles à ce que celui-ci a d’indestructible, à ce qui demeure au-delà de toute transformation. Des forces sont encore à l’œuvre qui défient tout morcellement et tout nivellement ».

Cet espoir se double d’une inquiétude réelle dans un court article de 1931, « Révolte contre la lenteur », où il appelle les décideurs européens à se hâter de proposer un avenir à une jeunesse radicalisée qui se tournera sinon vers les extrêmes. Un an après, dans une conférence de 1932, « L’idée européenne dans son développement historique », un premier basculement semble s’opérer. Zweig laisse entendre à court terme un affrontement inéluctable entre les nations, tout en se déclarant néanmoins citoyen de cet État européen. La même année, dans « La désintoxication morale de l’Europe », il se demande de quelle façon donner « un nouvel aspect fécond » à l’avenir du continent. Si sa génération est peut-être déjà perdue, il s’agit de se battre pour que la prochaine ne retombe pas dans la peur, la défiance et la haine de l’autre. Comment faire naître une paix durable ? Par la jeunesse, la culture et par une nouvelle approche : il faut insister sur « ce que les peuples d’Europe ont de commun davantage que sur leurs divergences ». Il propose même de promouvoir des mobilités étudiantes généralisées pour que la jeunesse découvre ses voisins européens (l’idée du programme Erasmus avant sa naissance en 1987 !).

Les derniers textes, entre 1936 et 1941, prolongent ces réflexions européennes et se concluent avec un dernier texte poignant, « En cette heure sombre ». Écrit pour le PEN Club en 1941, il s’agit littéralement d’une lettre d’excuse : « Nous ne pouvons nier que c’est notre patrie qui a amené ces horreurs sur le monde. » Mais là encore, il dit conserver une « confiance en l’invincibilité de l’esprit » et reste profondément universaliste.

L’ensemble du recueil apporte un éclairage significatif sur la pensée de Stefan Zweig et contribue à mieux comprendre son itinéraire. Si Mélancolie de l’Europe est riche de moments de nostalgie, de pessimisme et d’effroi devant une Europe qui semble céder une nouvelle fois aux sirènes du nationalisme le plus exacerbé, ces textes offrent aussi des moments d’espoir : en la force de la culture face au politique, en l’avenir et en la jeunesse. Si la guerre et la haine semblent remporter bataille sur bataille, elles sont incapables d’éteindre définitivement la liberté de l’individu et la force de l’esprit. Dans les tumultes actuels, Stefan Zweig offre une matière précieuse pour penser le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait advenir.

Plon, 2024
270 p. 20 €