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Notes de lecture

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Les foulards de la discorde sous la dir. d'Ismaïl Ferhat

janv./févr. 2020

Comment un petit épisode relevant de la discipline interne d’un collège de banlieue a-t-il pu allumer un débat d’ampleur nationale et devenir le symbole d’un nouveau rapport passionnel à la laïcité ? Cet ouvrage collectif répond à la question par un travail historique sur les archives des grandes organisations – politiques, syndicales, associatives – qui ont été parties prenantes de ce débat.

Le premier chapitre fait d’abord utilement le portrait économique, sociologique et politique de cette ville de Creil qui cristallise l’attention nationale, alors que des cas analogues de jeunes filles portant le voile se présentaient dans d’autres villes françaises. Creil est une ville pauvre, coupée en deux, minée par le malaise social, les trafics et un certain désarroi politique devant la pression du Front national. Le collège placé sous les projecteurs est lui-même divisé et sous tension, pris de court par la revendication religieuse des jeunes filles et la difficulté de trouver un compromis avec les parents.

Si le ministre de l’Éducation nationale, Lionel Jospin, semble trouver rapidement une voie de modération et d’ouverture en prônant le dialogue avec les familles et la nécessité de respecter l’obligation scolaire, la recherche d’un compromis ne suffit pas à apaiser le débat qui commence à enflammer les esprits. Le contexte politique l’explique en partie : nous sommes en période de cohabitation, le gouvernement dépend d’une «  majorité plurielle  » aux équilibres fragiles et toutes les occasions d’escarmouches politiques reçoivent un écho démultiplié.

Mais les auteurs démontrent surtout que de nombreuses organisations politiques, syndicales, militantes, se trouvent divisées par l’irruption du voile. Socialistes, communistes, féministes, organisations laïques, tous hésitent, se contredisent, règlent des comptes anciens et, parfois, aggravent des ruptures sans retour. Pour beaucoup d’organisations, la laïcité n’était plus vraiment un objet de réflexion approfondie, malgré les efforts, en particulier, de la Ligue de l’enseignement depuis le milieu des années 1980 pour sortir d’une vision antagoniste de la référence laïque. Le plus souvent, on invoquait la laïcité de manière mécanique, au nom ­d’anciens combats et de clivages dépassés, sans se rendre compte que l’islam, deuxième religion de France, prenait à rebours l’idée d’un déclin inéluctable du religieux. Alors que le grand cycle du conflit entre la ­République et l’Église catholique venait de trouver un terme avec l’abandon du projet de grand service public unifié de l’école en 1984, c’est la question de la visibilité de l’islam qui venait soudainement relancer et transformer la question laïque.

C’est donc bien un nouveau cycle de débats publics qui s’est ouvert en 1989 et il est passionnant d’observer, avec trente années de distance, comment le sujet était compris à chaud par les acteurs, mais aussi pourquoi des logiques de surenchère l’ont finalement emporté dans beaucoup ­d’organisations et comment s’est progressivement imposée l’idée qu’on se trouvait devant un «  vide juridique  » alors même qu’une circulaire de Jean Zay, ministre de l’Instruction publique du Front populaire, interdisait déjà en 1937 tout prosélytisme dans les établissements scolaires.

L’importation de grilles de lectures internationales, liée par exemple à la révolution iranienne ou au chaos algérien, achève de compliquer la donne et exacerbe les tensions en nouant de manière presque inextricable autour de l’islam des peurs (immigration, prosélytisme, communautarisme, terrorisme…) et des revendications (égalité, non-­discrimination, émancipation…) qui sont encore les nôtres. Enfin, le débat féministe, pris entre la critique de l’aliénation et de l’emprise sur les corps, mais aussi respectueux de la liberté de conscience et de l’émancipation par l’école, se trouve aussi traversé de contradictions. Le plus curieux reste que, dans le conflit d’interprétation passionnel sur les raisons d’accepter ou d’interdire le voile, la voix des principales intéressées reste inaudible et comme privée de l’accès à la parole publique. Quant aux trois jeunes filles de Creil, elles refusent aujourd’hui encore de s’exprimer sur cette affaire…

L’Aube/Fondation Jean-Jaurès, 2019
168 p. 19 €

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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