En quête d’une ombre de Jalel El Gharbi

Avec un tel ouvrage, foisonnant, instructif et critique, érudit certainement et parfois déroutant par de multiples incises dystopiques ou allusives, la lecture emprunte les chemins de la croisière orientale, des caravanes nomades et surtout des explorations spirituelles en vue de découvertes guidées.


L’Arabie mahométane du viie siècle, soit celle qui vit la naissance glorieuse d’une religion d’univers, ainsi que les tourmentes déjà politiques de ce que va devenir l’Islam sont le cadre de ce livre, dépaysant et singulier. Donné pour un roman, il entraîne le lecteur dans le sillage d’une cohorte de personnages truculents, de clercs géniaux souvent en concurrence, tous ou presque préoccupés par la question du savoir authentique.

La conduite du récit, pas forcément chronologique, s’établit souvent sur fond d’amitiés, de rivalités claniques, d’allégeances ou d’affrontements dogmatiques. Le lecteur croisera en effet les disciples du Prophète, les califes qui lui succédèrent, les maîtres et leurs disciples aux savoirs inquiets et foisonnants.

Le titre du livre, En quête d’une ombre, résume assez bien son cœur. Il s’agit de cette quête du savoir ultime, de cette soif de connaissance au bout de laquelle se trouverait le seul salut. L’érudition, la traduction et l’étymologie, le commentaire et l’interprétation, la circulation cosmopolite des langues font ici merveille, de la part d’un auteur, philologue et universitaire tunisien de haute volée, qui taquine à sa façon détournée la muse romanesque.

Toutefois, contrairement à ce que l’on attendrait dans un contexte sapientiel et édifiant, la théologie musulmane, pressentie, n’est pas au centre du parcours. Si même l’incontournable texte coranique et ses figures se voient cités, rappelés, convoqués tout au long du livre, ce n’est pourtant pas sa sacralité qu’El Gharbi retient au premier plan. Son expansion, sa convocation structurante des esprits, essentielle au discours de l’époque, sa reprise et ses citations obligées, aux côtés de la sunna légendaire, retiennent plutôt une liberté d’interprétation où l’auteur souhaite visiblement se défaire de tout dogmatisme, y compris contemporain…

La description de la relation privilégiée entre le maître Ibn Abbas et son disciple, l’esclave Ikrima, au centre du récit, amènerait parfois à penser à Diderot et à son Jacques le fataliste, soit le modèle du valet et de son maître, philosophant le long des routes, rappelant aventures et voyages, ici ceux d’un Orient d’époque fondatrice… Voilà restitués avec verve le monde arabe de ce temps, sa couleur locale, ses parfums, ses goûts, ses représentations, sa veine langagière, ses circulations géographiques vers Byzance, la Perse ou l’Ifriqiya occidentale…

Toutefois, En Quête d’une ombre ne se proposerait pas d’aboutir à telle ou telle vaine possession ou pouvoir, encore que. Il ne s’agirait là évidemment que du spirituel, des biens immatériels de l’âme, de la haute Sagesse, du salut, en contrepoint des mirages du temporel et des aléas cruels ou illusoires du monde.

S’il fallait regarder ce livre dans sa forme, la conduite de son récit, ses moyens littéraires, on y trouverait encore la digression au centre d’un projet implicite, celui de proposer la perspective d’un autre Islam, d’une autre arabité, la genèse intellectuelle, bien plus complexe qu’on l’imagine, de cette saga musulmane des commencements. Celle où, bien sûr, se donna aussi la violence des schismes et des confrontations sur lesquels l’auteur ne fait pas l’impasse. On y trouvera la guerre de succession du Prophète qui vit s’opposer chiisme et sunnisme, les rivalités califales des débuts, les conflits des écoles juridiques, mais aussi plus d’une légende ou d’une interprétation de tel événement coranique, instructif sur la liberté que l’on se donne de lire l’histoire, ainsi ou autrement !

Avec un tel ouvrage, foisonnant, instructif et critique, érudit certainement et parfois déroutant par de multiples incises dystopiques ou allusives, la lecture emprunte les chemins de la croisière orientale, des caravanes nomades et surtout des explorations spirituelles en vue de découvertes guidées. Il faut alors, à qui poursuit son avantage, une grande attention, sinon l’intérêt pour ces partages entre le singulier des cultures symboliques et l’idéal exaltant des visées d’universel.

Aden, 2022
160 p. 20 €