Les Balkans en 100 questions, de Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin
Les Balkans, disait Churchill, sont une région qui a plus de problèmes géopolitiques qu’elle ne peut en absorber. Si cette formule s’applique hélas à bien des territoires du monde, elle reste toujours vraie, bien qu’à petit feu dans cette région où tous les foyers n’ont pas encore été éteint, au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine et où les scènes politiques internes s’inscrivent dans un cadre géopolitique opposant « pro-russes » et « pro-occidentaux ». Mais la guerre en Ukraine a plutôt eu pour conséquence de calmer, dans un premier temps, certaines ardeurs : Milorad Dodik, le dirigeant nationaliste serbe de Bosnie-Herzégovine, tout en s’affichant dès qu’il l’a pu aux côtés de Vladimir Poutine, a bien vite compris qu’il ne pouvait compter sur une aide réelle de Moscou, occupée sur d’autres fronts. Si la Serbie, que l’on a qualifiée de cheval de Troie de la Russie dans les Balkans, a voté les résolutions de l’ONU condamnant l’invasion russe, elle est le seul pays candidat à l’intégration à refuser catégoriquement d’adopter les sanctions européennes. Belgrade vient de proposer d’accueillir la rencontre Trump-Poutine. En retour, le pays a obtenu la promesse de Gazprom de livraison de gaz à prix réduit.
Si la Bulgarie et la Croatie ont intégré l’Union européenne, les autres États balkaniques, principalement issus du démembrement de la Yougoslavie, sont las d’attendre depuis que le Conseil européen de juin 2003 à Thessalonique (Grèce) a affirmé leur vocation à rallier l’Union européenne. Aussi la région joue-t-elle toujours le rôle de limes de l’Europe, alors que la « route des Balkans » s’impose depuis 2015 comme l’une des principales voies d’accès des exilés d’Asie, d’Afrique, du Proche- et du Moyen-Orient. D’avril 2015 à mi-mars 2016, plus d’un million de personnes ont transité par les montagnes des Balkans, afin de rejoindre les pays de l’Europe de l’Ouest. L’Union européenne a donc demandé aux pays de garder les migrants à leurs frontières.
En attendant d’entrer dans l’Union européenne, les habitants des pays balkaniques, dont les pays sont touchés par une sévère crise démographique, avec des taux de fécondité allant de 1, 2 à 1, 6, s’y dirigent à la recherche d’emplois mieux rémunérés. La Bosnie-Herzégovine a enregistré 210 000 départs en 2021, elle perd 1, 5% de sa population chaque année, cette tendance risquant de réduire sa population de 50% d’ici 2070. Les transferts de fonds de ces diasporas sont importants, représentant en 2021 18, 5% du PIB du Kosovo, 9, 8% de celui de l’Albanie et 9, 3 % de ceux de la Bosnie-Herzégovine ou du Monténégro.
Alors que l’on a longtemps parlé d’une « européanisation des Balkans », n’est -ce pas plutôt l’Europe qui se balkanise ? Le grand écrivain croate Miroslav Krleža le prédisait déjà en 1938 dans son Banquet en Blithuanie, une magistrale dystopie qui se concluait par le constat que l’Europe tout entière se « blithuanisait »1. Si les Balkans sont bien un microcosme grossissant où les tensions et les intérêts contradictoires, ainsi que les espoirs et les rêves de l’Europe, se dévoilent sans fard. Les Balkans sont, depuis déjà deux siècles au moins, un révélateur de l’Europe.
- 1. Miroslav Krleža, Banquet en Blithuanie [1938], trad. Mauricette Sullerot-Begić, Paris, Inculte, 2019.