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Notes de lecture

Dans le même numéro

Rire pour réparer le monde de Freddy Raphaël

L’humour des Juifs d’Alsace et de Lorraine

janv./févr. 2022

Le rire est une transmutation alchimique de la fragilité ou de l’horreur en force, il libère du sens. Le moi intègre dans son ordre de signification un désagrément possible, il en érode les pointes acérées et le convertit en victoire.

Professeur honoraire de sociologie à l’université de Strasbourg où il a marqué des générations d’étudiants, Freddy Raphaël est notamment connu pour ses travaux anthropologiques sur l’histoire et la culture des Juifs d’Alsace et de Lorraine. Il parle en ce sens de ce qu’il a bien connu à travers son enfance. Il a grandi dans la connaissance du judéo-alsacien, et il a souvent entendu ces moshelish, ces petites histoires drôles que racontaient les Juifs des campagnes alsaciennes et lorraines et qui parlent des difficultés de la vie quotidienne, des querelles de voisinage, des jalousies. Ces histoires qui mettent en scène des personnages truculents comme le shnorer, le mendiant qui regarde de haut ceux qu’il croise, le shadshen, le marieur qui réussit avec talent à faire prendre des vessies pour des lanternes, ou le shlemil, qui attire tous les malheurs. Ces personnages ont disparu, de même pour une part que le judéo-alsacien, mais les histoires sont universelles et continuent à susciter le rire par leur débrouillardise, leur capacité à renverser le malheur en chance. Et Freddy Raphaël, dont tous ceux qui le connaissent n’ignorent pas qu’il a toujours quelque histoire drôle pour détendre l’atmosphère, propose dans ce bel ouvrage une anthropologie rieuse, légère et savante de cet humour, alliant le local et le global. Il évoque avec amitié le petit monde des marchands de vaches et de chevaux, de chèvres et de moutons, des bouchers qui arpentaient la campagne avec leur carriole.

On le sait, l’humour juif se joue des interdits ou des brimades, il les tourne en dérision, mais ne les supprime pas, il s’en nourrit. Il s’inscrit dans une connivence, donne une leçon de vie, une recommandation implicite. Il prend pour cible les petits travers de la communauté non sans verser lui-même parfois dans les stéréotypes, même pour en rire. Il ne s’agit nullement de réformer les mœurs ou les valeurs du lien social, mais de prendre acte de certaines tensions inévitables avec le sourire. Les mots consolent, on s’en joue plus facilement que de l’entêtement du monde. Le rire est une façon de faire face, de ne pas baisser les yeux devant l’insaisissable du réel mais de lui tenir tête en lui opposant une irréductible liberté. Même devant le pire, l’humain demeure le maître du sens. Et l’humour est un moyen imparable de redéfinir une situation, même tragique. En riant de leur condition, les pauvres ou les opprimés en reprennent le contrôle, ils sauvent leur dignité en étant les premiers à se moquer de leur sort.

Le rire est une transmutation alchimique de la fragilité ou de l’horreur en force, il libère du sens. Le moi intègre dans son ordre de signification un désagrément possible, il en érode les pointes acérées et le convertit en victoire. Remède à la résignation, ultime défi, manière de garder la tête haute, il s’efforce de maintenir la dignité personnelle quand les conditions sociales prétendent la bafouer. Il dresse une parade à l’adversité, un refus de sombrer dans la tristesse ou la déploration, l’amertume se transforme en plaisir. L’individu ne se laisse pas atteindre par les pointes vénéneuses. Il en rit lui-même pour attester qu’il ne les prend guère au sérieux et qu’il n’est pas abattu par les circonstances. Loin d’être entamé par la tentative de déstabilisation, le rieur la détourne en occasion d’affirmation de soi.

Freud le disait à sa manière : « Regarde, voilà donc le monde qui paraît si dangereux. Un jeu d’enfant, le mieux est donc de plaisanter. » Ce rire est à ce point désarmant dans sa surenchère qu’il émousse la situation et amène parfois l’autre à rire à son tour. Dès lors, les difficultés se lèvent, les dernières réticences s’effacent et l’échange se rétablit sur un fond de connivence. Que l’autre menaçant devant soi puisse être à son tour gagné par ce sentiment est une possibilité. Si le rire désarme, c’est qu’il est une arme, il touche l’autre en profondeur, l’atteint au plus sensible et le confronte soudain à une cruauté, à une position de force qui lui éclate au visage et dans laquelle il ne se reconnaît plus. Ce rire inattendu semble lui signifier qu’il se trompe et qu’il est temps de remettre les choses à leur place. À défaut de renverser le monde de ses poings, on le renverse par le rire. Loin d’être le signe d’une faiblesse, il traduit une force intérieure, une égalité d’âme devant l’adversité et la conscience aiguë de la relativité des choses.

De page en page, Freddy Raphaël nous dit comment le rire ébouriffe le monde, le répare, dénonce ses injustices, autorise une résistance face à l’arbitraire tout en procurant du plaisir. Un bel ouvrage que l’on lit le sourire en permanence aux lèvres en savourant des histoires drôles qui, appliquées à d’autres situations, n’ont nullement perdu leur réjouissance et leur corrosion.

La Nuée Bleue, 2021
132 p. 22 €

David Le Breton

David Le Breton est professeur à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Dynamiques Européennes. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Disparaître de soi : une tentation contemporaine (2015).

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L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.