Mythe de Furio Jesi

Traduit par Sara Minelli et Benjamin Torterat. Postface d’Andrea Cavalletti


Encore largement méconnue dans son propre pays en dehors des cercles intellectuels de gauche et pratiquement absente en France, la pensée de Furio Jesi, intellectuel italien prématurément décédé en 1980, est pourtant d’une saisissante actualité. Depuis 2016, les Éditions la Tempête ont entamé un grand travail de traduction et de publication de ses textes, avec Spartakus. Symbolique de la révolte, puis Culture de droite1. Mythe revient sur le concept et sa science, tout en dévoilant en filigrane sa dimension productrice d’affects politiques.

Initialement publié en 1973 dans l’Enciclopedia Filosofica Isedi, Mythe propose une synthèse claire et concise de la réflexion de Furio Jesi sur le mythe. Il a pour objectif principal d’« examiner […] le problème de la substance du mythe » en engageant une réflexion autour de la science du mythe et de sa distinction avec la mythologie, et en proposant une analyse critique des différentes approches théoriques qui se sont développées autour de ce thème. Dans la poursuite des travaux de Károly Kerényi, Jesi débute sa réflexion en soulignant et en réaffirmant l’importance d’une séparation sémantique entre le mythe, source originelle insaisissable, et la mythologie, récits de l’origine. Il poursuit en insistant sur un paradoxe important : dans la mesure où la science du mythe demeure par essence une expérience propre aux Anciens, elle est nécessairement bâtie sur le concept de perte, et le mythe nous est de facto inaccessible. Occultant cette dimension, une vaste partie des travaux précédents se sont concentrés sur le fait de savoir si le mythe est ou s’il n’est pas, de l’accepter ou bien de l’expliquer. Or Jesi propose de transcender cette dialectique en faisant un pas de côté : qu’il soit ou non, le mythe a bel et bien lieu dans les récits et les constructions narratives contemporains. Ainsi, l’unique et véritable question qu’il faut se poser est celle de comprendre ce qu’il nous dit du monde.

Nonobstant sa dimension encyclopédique, ce texte ne saurait être résumé ni réduit à une simple collection d’idées et de concepts, de réflexions et d’auteurs autour du mythe et de sa science. Jesi élabore une pensée résolument singulière, que l’on comprend d’autant plus à la lumière de son parcours autodidacte et pluridisciplinaire – le philosophe, qui a évolué en dehors des champs académiques à ses débuts, est également historien et germaniste. En un sens, nous pourrions indubitablement rapprocher sa méthode de celle de Walter Benjamin. Il interroge ses prédécesseurs, fait interagir leurs concepts et leurs citations, révélant par là même leurs qualités, les potentielles proximités ou discontinuités, et ouvrant vers des perspectives insoupçonnées. C’est ce croisement de réflexions, où sont mobilisés un grand nombre de penseurs (Vico, Creuzer, Bachofen, Wilamowitz, Cassirer, Benjamin, Eliade, Lévi-Strauss, Dumézil ou encore Kerény), qui permet à Jesi d’introduire le concept gnoséologique de « machine mythologique ». Si l’on pouvait déjà le reconnaître en filigrane dans Allemagne secrète2, le philosophe vient ici théoriser formellement cette notion qu’il reprendra et affinera dans tout le dernier moment de sa production intellectuelle, avec Culture de droite et Spartakus. De manière schématique, la machine mythologique est ce qui « produit les images à partir du mythe3 ». Elle s’inscrit dans un cadre conceptuel où il n’est plus question de penser le mythe depuis son origine – par nature inaccessible –, mais en portant son regard sur les processus qui le façonnent et sur ce qu’il suscite, notamment sur le plan politique.

Paradoxalement, il semble à première vue qu’il s’agisse du texte le moins politique de Jesi, dans la mesure où il n’évoque pas aussi distinctement et précisément que dans ses autres travaux le champ politique de son époque et les mécanismes structurels du pouvoir. Pourtant, politique, ce texte l’est éminemment. Jesi rappelle la force et la puissance idéologiquement dévastatrice et dangereuse de la machine mythologique sur le plan politique. Elle fascine, hypnotise et soumet. Le mythe est presque systématiquement instrumentalisé à des fins idéologiques. Selon le philosophe, il est même le principal apanage de la droite et de l’extrême droite : incapables de produire de véritables pensées structurantes, elles s’en remettent à des récits mythologiques fondateurs à partir desquels elles peuvent légitimer leur origine, leur action et fantasmer une certaine idée de grandeur passée. Pis encore, explique Jesi, l’instabilité inhérente au récit mythologique conduit à la justification de l’injustifiable et, a fortiori, au mythe fasciste.

Dans ce contexte de mainmise de la droite sur le mythe et sa dimension à la fois fédératrice et séductrice, d’aucuns émettraient l’hypothèse de la nécessité de l’institution de mythes de gauche capables de rassembler et d’offrir un imaginaire commun. Cette question se pose d’autant plus lorsque l’on connaît le contexte d’écriture de ce texte : celui des années 1970 italiennes, marquées par une domination culturelle de la droite, les strage et les menaces de coups d’État néofascistes, le début de la violence révolutionnaire de gauche et le caractère de plus en plus coercitif de l’appareil étatique. Dès lors, une mythopoétique émancipatrice de gauche est-elle possible face à l’instrumentalisation du mythe comme tekhnè politique par la droite ? Si l’expérience subversive ou la révolte peuvent tirer leur légitimité d’un mythe, voire en produire, et insuffler le vent d’un changement durable, Jesi nous rappelle le danger de la fascination du mythe qui, s’il n’est pas mis temporairement au service de la cause, deviendrait rapidement à son tour instrumentalisé et dangereux. Il va plus loin encore : intervenant dans le champ des affects, le mythe serait nécessairement de droite et voué aux détournements.

Finalement, Mythe n’est pas uniquement un ouvrage savant et innovant, cherchant à mettre en avant les erreurs et les contresens d’une discipline, la science du mythe, qui a cherché à définir l’essence du mythe et à en devenir l’autorité officielle. Jesi en profite également pour avertir face aux dérives politiques auxquelles les fétichisations et les instrumentalisations du mythe mènent. Face à la résurgence et à la recrudescence des mythes identitaires de droite et d’extrême droite, de Javier Milei à Donald Trump en passant par le post-fascisme italien, nous constatons que la pensée de Jesi s’inscrit encore, presque quarante-cinq ans après sa mort, dans notre actualité.

  • 1. Furio Jesi, Spartakus. Symbolique de la révolte, trad. Fabien Vallos et Antoine Dufeu, préface d’Andrea Cavalletti, Bordeaux, La Tempête, 2016 ; Culture de droite [1979], trad. Antoine Savona, préface d’A. Cavalletti, Bordeaux, La Tempête, 2021.
  • 2. Furio Jesi, Germania segreta. Miti nella cultura tedesca del’900 [1967], introduction d’A. Cavalletti, Milan, Nottetempo, 2018.
  • 3. Fabien Vallos, « Furio Jesi et la machine mythologique : un témoignage » [en ligne], Mythos, no 13, 2019.
Éditions la Tempête, 2024
260 p. 20 €