Pascal : de la certitude de Vincent Carraud
En variant les approches, les études de Vincent Carraud essaient de mettre au jour le concept de vérité dans la pensée de Pascal : point de jonction essentiel entre les courants de la pensée moderne, sous l’influence, en premier lieu, du cartésianisme.
Vincent Carraud, professeur d’histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne et directeur du Centre d’études cartésiennes, est l’un des grands spécialistes actuels de la philosophie française à l’âge classique, notamment de Descartes et Pascal. Il nous avait déjà offert, en 1992, un essai majeur sur Pascal, intitulé Pascal et la philosophie. Aujourd’hui, il revient sur le même auteur avec un gros ouvrage constitué de différentes études dans la collection « Épiméthée » qu’il dirige.
Les thèmes des chapitres sont variés, mais tous essaient de mettre au jour, en variant les approches, le concept de vérité dans la pensée de Pascal. Vincent Carraud souligne immédiatement l’importance de Descartes dans le cheminement de Pascal. Il écrit ainsi : « Que la vérité obéisse au concept cartésien de vérité comme certitude, et non plus comme adéquation, ainsi que Heidegger l’a indiqué dans son Nietzsche, voilà ce dont Pascal a le premier pris acte, dès le Mémorial. » Quelque chose d’important se joue alors, avec Pascal, point de jonction essentiel entre les courants de la pensée moderne, sous l’influence, en premier lieu, du cartésianisme.
L’effort constant de Vincent Carraud est bien de tirer l’œuvre de Pascal vers la philosophie, une œuvre nourrie de Descartes, mais aussi de Montaigne. Vincent Carraud cherche à analyser les types de lectures que Pascal fait de chacun d’eux. Il montre que Pascal a lu Montaigne, mais étudié Descartes. Descartes reste pour Pascal un monument presque intouchable, alors qu’il ose interpréter Montaigne : « car l’interprétation pascalienne, quand bien même on la désapprouverait, nous permet aujourd’hui encore d’entrer philosophiquement dans Montaigne ». Pascal s’est donc construit à partir d’eux, avec une persévérance puissante. Vincent Carraud nous en rend compte de manière très savante et approfondie, car c’est sur cette double influence qu’il faut s’arrêter en amont, quand on veut éclairer la « philosophie » de Pascal.
Une bonne illustration du Pascal philosophe se trouve au chapitre que Vincent Carraud consacre à l’ennui chez l’auteur des Pensées et à son corollaire fameux, le divertissement. Ces grands concepts, typiquement pascaliens, sont liés d’emblée à la mort, nous avertit Carraud, qui écrit : « Le rapport de l’ennui à la représentation de la mort requerrait aussi de mettre en évidence son occultation par le divertissement… » Le texte de Pascal, Le Mystère de Jésus, explicite de manière plus intime cette problématique qui lui fut si chère. Jésus semble parler à Pascal, nous dit Carraud, et il ajoute : « cet ennui s’intensifie, dans la méditation pascalienne, pour désigner l’agonie elle-même ».
Pascal s’est paradoxalement immergé dans la religion, non pour devenir un mystique ou même, plus simplement, un théologien, mais pour philosopher plus avant. Son but était de s’interroger sur la vérité/certitude, même si, comme le rappelle Carraud, la philosophie scelle très souvent « l’absence radicale de rapport entre Dieu et nous ». Le désespoir de Pascal, à ce titre, annonce celui de Kierkegaard. Tous deux, en philosophes tournés vers le christianisme, ont tenté de trouver un remède au silence des espaces infinis (pensée no 206), grâce à l’aide d’une « révélation » qui, cependant, apparaîtra comme très problématique, voire stérile, à la modernité. Ces études de Vincent Carraud nous plongent, à travers Pascal, dans ce questionnement moral qui reste, d’ailleurs, à peu près le nôtre aujourd’hui, bien que désormais sous une forme sans doute plus exclusivement éthique, malgré l’arrière-fond immuable et constant d’abaissement de la métaphysique.