Quinze minutes sur le ring. Sur les traces d’une action passée, 24 septembre 1922 de Christophe Granger
L’historien Christophe Granger a écrit une enquête sur le combat de boxe tenu à Montrouge, le 22 septembre 1922, opposant Georges Carpentier à Battling Siki. Il ne s’agit pas pour lui de rejouer l’affrontement célèbre, avec sa toile de fond raciale et ses controverses, mais d’explorer à partir du film conservé de l’événement de nouvelles voies méthodologiques. Avec cet ouvrage particulièrement intrigant dans sa forme, objet composé, à la fois étude sociale et cognitive, interrogeant les frontières disciplinaires, l’auteur réalise un montage très élaboré, où se juxtaposent les séquences filmiques et la textualité de l’analyse. Jouant sur la fluidité cinématographique, l’auteur revendique un ouvrage sur pellicule, enquêtant sur le témoignage des images, pour réaliser non pas l’intégration d’un médium dans un autre, mais une harmonisation à parts égales des éléments constitutifs du livre.
Sous les dehors d’un questionnement aux allures métaphysiques sur la constitution et la finalité de nos actions, examinant un possible déterminisme de nos êtres, Christophe Granger questionne ce qui constitue la nature d’un événement impliquant des personnes, observant au microscope leurs mouvements, leurs gestes, le dialogue qu’ils élaborent.
Le lecteur est dès l’abord confronté à l’abondance d’un matériau iconographique, nourrie par la quête d’une voie épistémologique singulière qui coïnciderait à travers des filtres successifs, issus de différentes disciplines, avec des considérations esthétiques et morphologiques concernant le support même de l’étude. En effet, le raisonnement qui conduit l’essai doit définir la forme même du livre : celui-ci, changeant de statut, n’est plus pensé comme un objet usuel et codifié servant de présentoir à des mots mais vise à trouver une unité totale.
De la même façon, l’objet de l’étude est circonscrit à l’action elle-même (les quinze minutes de combat), mesurée comme un processus possédant un commencement et une fin, afin de dégager sa complexité intrinsèque (on n’ose dire sa liberté), ouvrant ainsi l’événement clos à tout un champ de non-dit et de visibilité méconnue, exhibant une soudaine profondeur qui justement amène au cœur de l’homme.
Par-delà l’observation d’un « dialogue » archivé, le choix d’un combat de boxe est logique, puisqu’il permet de nouer la temporalité à une succession d’images qui approche la réalité avec une précision descriptive et diégétique convaincante. Rappelons d’ailleurs que le tout premier long métrage connu dans l’histoire du cinématographe est précisément un combat de boxe restitué dans son intégralité, The Corbett-Fitzsimmons Fight de 1897, œuvre documentaire antérieure aux grands récits de fiction.
L’historien cherche à préciser cette singularité que constitue le « comment » d’une action, ce qui infuse le mouvement et la pensée de ses acteurs, ce qui la distingue de toutes les autres, pour cerner cette réalité ténue et inaliénable, imprédictible dans son développement car unique et inimitable, comme l’est toute réalité circonstancielle perçue dans son fil continu. Le cinématographe comme instrument mimétique permet évidemment, sans trop d’illusions, une restitution testimoniale. Il s’agit surtout de dépasser l’aporie que constitue l’impénétrabilité de la conscience œuvrant en chacun de nous, aux motivations parfois tapies ou absconses, maintenues dans le silence de notre intériorité, de même que de dépasser la surdétermination d’un événement ancien, préjugé par les idées générales définissant une époque.
Christophe Granger se livre donc à une tentative de déconstruction des idées appliquées de force aux faits par des lectures brutales qui ne prennent pas le temps d’examiner ce que font dans le détail les individus et ce qu’ils contiennent de singularité. L’historien invite son lecteur à suivre un travail de désaliénation, où l’événement circonscrit à son apparition ne parle que pour lui-même, n’est ni entravé ni parasité, c’est-à-dire chargé des récits historiques postérieurs, cela afin de rentrer dans son temps séquentiel propre, un présent passé avec toute l’imprédictibilité et l’humanité qu’il contient. Accepter le désordre du présent en train de se faire et réfutant toute logique linéaire, fuir l’idée partielle du vrai, fuir également la tentation du symbole, revient à réaliser un travail d’ascèse où les sciences sociales, examinées dans leurs facultés à produire de la compréhension, à extraire un contenu exact d’une situation factuelle impliquant des individus (« on n’agit pas seul », rappelle l’auteur), permettent de décrypter les problèmes d’intentionnalité prescrite ou circonstancielle, de creuser notre savoir, ses réflexes et ses topiques.
Par la compréhension des postures et des gestuelles, peut-on parvenir à une libération « actancielle » et donc à une compréhension des motivations intimes de chacun ? Poussant l’investigation jusqu’à sonder ce qu’il nomme « la poésie de l’imprévisible » circulant dans nos comportements humains, cherchant « un moyen de décrire la vie en s’approchant d’elle au plus près », ce qui est en train de se faire, Christophe Granger traque cette notion de praesens, d’action en progression, qui donne sa force à l’ouvrage, le déroulé de quinze minutes de combat, vu pas à pas, image après image, en train d’arriver sans que les protagonistes n’en connaissent le cours à venir et la fin, au point de faire de l’historien leur complice.
Bien sûr, il y a derrière ces réflexions l’essai d’un chercheur s’interrogeant sur la recherche elle-même et ce qu’elle signifie en dehors des sentiers battus, insistant sur ce qu’on nomme exploration, sérendipité, envisageant de nouveaux territoires, des approches inédites, voire expérimentales, qui prônent la mobilité, les alliances, les zones intermédiaires, les marges mêmes qui deviendront peut-être un jour le centre des études et leurs normes. Ce livre est la démonstration d’une inventivité et d’une prise de risque de la part d’un historien de conviction et de son éditeur qui met ses moyens au service d’une enquête « un peu étrange », possédant sa propre esthétique.