Génocidaire(s). Au cœur de la justice internationale pénale de Damien Scalia
Le travail de Damien Scalia nous interpelle sur le véritable but de la justice : que le criminel, au cours de son procès, entende le témoignage des souffrances qu’il a causé, reconnaisse sa culpabilité et se réconcilie avec les valeurs de l’institution qui le condamne.
Les pires violations des droits humains sont celles qui sont commises dans le cadre des choix politiques d’un État ou d’une autre structure institutionnelle. En général, ces choix sont fondés sur un système de croyances qui détermine le lieu du « mal » à « purifier » dans un groupe humain donné (national, ethnique, social, genré, etc.) : les sorcières sont « sataniques », les Juifs appartiennent à « une race inférieure », les Noirs « n’ont pas d’âme », etc. La non-perception, ou la défiguration, d’un crime de masse, liée à la bonne conscience que produit l’adhésion aux croyances collectives, est donc une condition de sa réalisation tranquille, publique et officielle.
Ainsi, à la différence du crime individuel, la criminalité d’État est difficile à judiciariser. Malgré des définitions juridiques rigoureuses (génocide, crimes de guerre, crimes contre l’humanité), il subsiste des problèmes qui tiennent à l’échelle du crime et à l’extension du cercle des responsables. Comment juger un simple soldat qui viole et torture des civils avec l’autorisation de sa hiérarchie ? Ou ce soldat qui désapprouve les crimes mais qui, trop « bon soldat », les commet ? Ou encore les responsables idéologiques et politiques, petits et grands serviteurs de l’État qui sacrifient à leur mission sacrée la morale vulgaire ? Nous avons besoin d’une figure individualisée de la culpabilité, un Grand Méchant que nous pouvons punir comme dans les films. Mais dans la réalité d’une vaste culpabilité collective, il semble que l’assouvissement de la soif de vengeance des victimes passe par la punition judiciaire suite au procès, comme un contre-don de la souffrance infligée. Pourquoi alors accorder une attention aux criminels jugés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY, 1993-2017) ou pour le Rwanda (TPIR, 1994-2015) après les jugements ?
Le travail de Damien Scalia nous interpelle sur le véritable but de la justice : que le criminel, au cours de son procès, entende le témoignage des souffrances qu’il a causé, reconnaisse sa culpabilité et se réconcilie avec les valeurs de l’institution qui le condamne. Le grand mérite de l’ouvrage de Damien Scalia est d’ouvrir le champ des effets du procès dans la conscience du condamné. Le travail d’enquête auprès des bourreaux prend de front la difficulté d’associer le crime d’État à grande échelle et la responsabilité individuelle du criminel. Le juriste se fait ethno-sociologue pour mener une série d’entretiens avec des personnes coupables de crimes contre l’humanité devant les juridictions internationales pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda. Comment les personnes condamnées perçoivent-elles l’institution juridique qui les a jugées ?
Les romanciers (de Dostoïevski à Jean Hatzfeld) et les chercheurs (d’Arendt à Amélie Faucheux) ont travaillé l’énigme du criminel : qui est-il ? Comment peut-il être un humain ? Mais les images culturelles du « méchant » viennent parasiter toute compréhension du « méchant » ordinaire, empêchant de s’intéresser à sa perception du procès. À l’image des exceptionnels Entretiens avec le bourreau de Kazimierz Moczarski1, Damien Scalia cherche à se rapprocher du bourreau en tant qu’être humain dans son inhumanité même.
L’institutionnalisation de la justice internationale est un immense progrès historique, de plus en plus nécessaire au vu des crimes effroyables que commettent certains États en toute impunité. Mais devrait faire partie de ce progrès l’intégration, au sein de l’institution, d’un travail de fond en direction des condamnés, de leur compréhension du procès et de leur condamnation. L’idéal de la justice est bien de conduire le condamné à réfléchir à ses actes, donc à accroître sa part de conscience humaine. Le travail de Damien Scalia ouvre ce champ.
- 1. Kazimierz Moczarski, Entretiens avec le bourreau [1977], trad. par Jean-Yves Erhel, préface d’Andrzefj Szczypiorski, postface d’Adam Michnik, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2011.