Germaine Tillion. Une certaine idée de la résistance de Lorraine de Meaux
« Tant qu’on n’a pas vu tout et le contraire de tout, on n’a pas vécu. » Germaine Tillion avait fait de ces mots de Talleyrand son mantra. Sa vie, sur laquelle revient Lorraine de Meaux dans la biographie qu’elle vient de lui consacrer, atteste de cette insatiable curiosité d’une femme hors du commun, qui doit d’abord à sa mère, Émilie, femme érudite, généreuse et détestant les conformistes, mais aussi à son père, magistrat, mort à 57 ans, son intérêt pour les autres, l’ailleurs et les autres cultures1. Enfants, Germaine et sa sœur Françoise, pendant leurs vacances, sillonnent avec leurs parents la France et l’Europe. Lucien Tillion se passionne pour la musique, la photographie et l’archéologie, auxquelles il consacre ses loisirs avec sa famille. Lui derrière l’objectif, son épouse tenant la plume pour commenter ses photographies, ils entament en 1921 une collaboration avec Hachette pour l’édition du Pays de France, ancêtre des Guides bleus. Assez naturellement, cette éducation conduit Germaine Tillion à se diriger vers les sciences humaines : elle étudie l’archéologie, l’histoire des religions et, très vite, l’ethnologie. « Connaître une autre culture que celle qui vous a nourri et ensuite revenir à votre nourrice en regardant avec de nouveaux yeux, peut-être est-ce le procédé pour devenir adulte », écrit-elle. Selon sa biographe, de l’Algérie, où elle mène ses premières enquêtes de terrain, à la France, « elle cherchait à trouver la cohérence de la grande famille humaine, des trames signifiantes qui peuvent servir de repères ». En 1931, Germaine Tillion assiste à l’École des hautes études à sa première leçon avec Marcel Mauss. « J’aimais son enseignement, écrira-t-elle. Ce qui m’a le plus influencée, c’est sa curiosité qui ne s’éteignait pas. Il avait une imagination-radar, c’est-à-dire qu’il labourait avec plusieurs hypothèses un champ vaste. En même temps, il contrôlait chaque détail. » Il lui transmet le goût pour la littérature, une clé selon lui pour la compréhension des sociétés.
Le 19 novembre 1934, Germaine Tillion et Thérèse Rivière embarquent à Marseille pour l’Algérie pour une mission dans l’Aurès. Début janvier 1935, elles atteignent la capitale de l’Aurès, d’où elles gagnent, après onze heures de cheval, le douar de Tadjemout, où vivent des éleveurs et agriculteurs, les Chaouïa. Ses premiers travaux, dont elle rend compte à son retour fin 1935, suscitent l’admiration de Marcel Mauss et de Louis Massignon. Alors qu’elle a rejoint, seule cette fois, les Aurès pour une seconde mission, Germaine Tillion apprend l’entrée en guerre de la France, où elle rentre en juin 1940. Pétain lui fait horreur. Il lui faut agir : elle fonde, avec Paul Hauet, le réseau du Musée de l’Homme. En 1942, Marcel Mauss, en désignant l’étoile jaune cousue sur sa veste, lui déclare : « Est-ce que vous devinez ce que cela signifie ? Moi je peux vous le dire : cela signifie l’ex-ter-mi-na-tion. » Elle avouera plus tard que, même si ces mots la frappèrent alors, elle fut incapable de se représenter l’assassinat délibéré d’une population entière. En 1942 toujours, une vingtaine des membres du réseau sont arrêtés, sept sont fusillés. Germaine Tillion puis sa mère sont livrées aux Allemands par le père Robert Alesh, agent zélé de la Gestapo. À la Santé puis à Fresnes, Germaine Tillion s’attelle à la rédaction de sa thèse sur les Chaouïa après avoir obtenu que ses archives lui soient livrées dans sa cellule. Sa mère fait montre d’une inébranlable force morale : « Soyons dures, écrit-elle à sa fille depuis sa cellule. C’est le seul moyen de tenir, sinon on se dissout. »
En octobre 1943, elles sont déportées en Allemagne au camp de Ravensbrück. Survivre dans cet univers constitue pour Germaine Tillion « l’ultime sabotage ». Le camp devient objet d’étude, elle écrit un opéra, l’autodérision et l’humour sont ses armes d’autodéfense, elle y noue de solides amitiés qui l’accompagneront jusqu’à la fin de sa vie, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Anise Postel-Vinay, Denise Vernay (la sœur de Simone Veil). En dépit de ses demandes répétées et de l’intervention de Louis Massignon auprès des autorités allemandes pour que tout soit entrepris pour les retrouver, ses archives ne lui seront jamais remises et sont perdues à jamais, après son départ pour l’Allemagne. Le 2 mars 1945, très malade, elle est exfiltrée par la Croix Rouge suédoise ; sa mère n’aura pas cette chance et mourra gazée2. La fin tragique de la femme qu’elle aimait et admirait plus que tout explique sans doute, selon Denise Vernay, qui en était navrée et meurtrie – « Elle ne m’a jamais rien demandé sur Maman », confiait-elle –, son refus persistant de distinguer déportation politique et Shoah. Lorraine de Meaux dit avoir pourtant retrouvé, dans les archives de Germaine Tillion, un dossier contenant un long texte de Simone Veil sur ses parents, André et Yvonne Jacob, et son frère Jean, tous trois victimes de la Shoah.
En novembre 1954, Massignon convainc François Mitterrand d’envoyer Germaine Tillion chez les Chaouïa, où les premières émeutes ont éclaté. Vingt ans plus tard, la vie y est désormais chère, beaucoup ont émigré, la misère progresse. La priorité est, à ses yeux, l’instruction et la création de centres sociaux, comme elle l’indique au nouveau gouverneur général, Jacques Soustelle, ex-collègue de l’Institut d’ethnologie, qui l’a appelée auprès de lui. Mais leurs relations s’enveniment. En pleine bataille d’Alger, elle se rapproche de Yacef Saâdi, membre du Front de libération nationale (FLN) à la tête de la région autonome d’Alger, et ne mâche pas ses mots : « Vous êtes des assassins », lui lance-t-elle à propos des attentats contre les civils. Ce jour-là, Saâdi lui promet – ce dont elle informera les plus hautes autorités – d’épargner les civils contre l’arrêt des exécutions capitales, promesse qu’il tiendra mais qui n’empêchera pas son arrestation et sa condamnation à mort3. Elle dénonce avec la même force la pratique, désormais systématique sur toute personne arrêtée, de la torture depuis l’arrivée de Massu et la poursuite des exécutions capitales. Elle s’en ouvre au général de Gaulle, auquel elle écrit qu’avec « le renforcement et le durcissement des partis extrêmes », l’indépendance est inévitable.
En 1964, elle se range aux côtés des gaullistes de gauche et comprend en 1968 qu’une page se tourne, avec une jeunesse qui récuse les mandarinats et les pouvoirs en place. Elle recommande au général de Gaulle de dialoguer avec cette jeunesse, mue par des « revendications raisonnables » et des « chimères absurdes ». À l’issue du procès de Maurice Papon, qu’elle considérait comme indispensable pour que les victimes puissent être entendues, elle se déclare, avec Robert Badinter et d’autres personnalités, contre le maintien en détention d’un homme désormais très âgé et malade : « La prison n’est pas faite pour satisfaire notre désir de vengeance. »
Jean Daniel raconte que ce qui avait le plus frappé Albert Camus en lisant L’Algérie en 1957 de Germaine Tillion – nul à ses yeux ne pouvait parler du problème algérien sans avoir lu cet ouvrage – « était les courages insolites d’un engagement parfaitement libre. Elle est dans l’univers du témoignage intellectuel, aussi solitaire qu’elle l’a été dans la recherche des institutions aurasiennes. On dit que tout est politique. Peut-être, dit-elle, mais en attendant il y a la misère. Réponse camusienne4 ». Réponse qu’il paraît urgent de méditer par les temps que nous traversons.
- 1. Après celles que lui ont consacrées Jean Lacouture, Le témoignage est un combat. Une biographie de Germaine Tillion (Paris, Seuil, 2000), et Nancy Wood, Germaine Tillion, une femme-mémoire. D’une Algérie à l’autre (trad. Marie-Pierre Corrin, Paris, Autrement, coll. « Mémoires », 2003), celle-ci se fonde en particulier sur les nombreux écrits (carnets de missions, correspondances, journaux, etc.) de Germaine Tillion.
- 2. Ravensbrück, camp de concentration, n’était pas un camp d’extermination. En 1944, Himmler estime qu’on ne meurt pas assez à Ravensbrück et, entre autres mesures propres à satisfaire les objectifs, il fait édifier dans le camp d’Uckermark, qui jouxte Ravensbrück, un second four crématoire et une chambre à gaz.
- 3. Saâdi sera gracié en 1959 par le général de Gaulle puis bénéficiera de l’amnistie en 1962. Saâdi accompagnera Germaine Tillion, « sa maman » comme il avait coutume de la désigner, jusqu’à ses derniers instants en 2008.
- 4. Jean Daniel, Avec Camus. Comment résister à l’air du temps, Paris, Gallimard, 2006.