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Notes de lecture

Dans le même numéro

Représentation de la croix de Giovanni Raboni

Trad. par Jean-Charles Vegliante

janv./févr. 2022

L’annonce faite à Marie. Le massacre des Innocents. Jésus dans le Temple, à Jérusalem. La trahison de Judas. La crucifixion, et la résurrection. Pourquoi, aujourd’hui encore, revenir sur les récits des Évangiles, mille fois repris, recomposés, dans tous les arts et toutes les langues ?

Représentation de la croix est une suite de dialogues et de monologues écrite en 2000 par le poète italien Giovanni Raboni, que vient de traduire en français Jean-Charles Vegliante. Ce poème théâtral met en scène la vie du Christ en quarante-quatre scènes courtes. Les récits sont évidemment bien connus. La forme, en revanche, surprend. Raboni perpétue ici la tradition médiévale du « drame semi-liturgique », reprise par Mario Luzi en 1999 dans La Passione, ou en France dans l’œuvre d’un Jean Grosjean.

Dans l’« Évangile » de Giovanni Raboni, Jésus ne témoigne pas lui-même. Sa présence est assurée par la multiplicité des voix des témoins qui ont croisé son chemin. Or cette parole s’énonce avec l’embarras d’un peuple en proie à la catastrophe. Par le recours aux incises montrant l’indécision, l’imprécision des contemporains du Christ, le texte explicite l’absence de point nodal auquel se référer avec confiance. Les personnages ne savent plus si ce qu’ils racontent correspond à ce qu’ils ont vu, ou à ce qu’ils ont imaginé. Les nombreuses occurrences de l’expression « je ne sais pas » marquent l’incertitude de ceux-là mêmes qui reçoivent la parole divine et sont chargés de la transmettre. Lorsque Zacharie, Marie, Judas ou Madeleine s’expriment, ils le font longuement, d’un seul souffle. Au contraire, les dialogues des scènes regroupant plus de trois personnages sont brefs et heurtés. Les enjambements interrompent régulièrement le fil de la pensée. Ils dévoilent la détresse des pêcheurs, des soldats, des habitants de Bethléem, devant des situations auxquelles nous, lecteurs ou spectateurs, n’avons pas assisté. L’un des premiers textes du poème présente la perception par les « Hommes et Femmes de Bethléem », du massacre des enfants de moins de 2 ans par les soldats du roi. Le langage est impuissant à décrire l’horreur qu’ils ressentent ; les mots trop faibles devant un événement si lourd, qui provoquera, comme le prédisent les anges, la mort d’Hérode. Mais il faut regarder en face l’acte lui-même. Le poème existe pour cela.

Toute parole y est inspirée par le manque. Prenons l’exemple de la mère de Jésus. Tout au long du texte, sa souffrance est manifeste. Marie se lamente d’être privée de son fils. « Je ne sais plus combien de fois je t’ai perdu », dit-elle. Sa condition de mère, à défaut d’avoir pu soigner son enfant, le guider dans sa vie future, ne tient plus que dans le fait de l’attendre, avec la certitude inconsciente qu’elle ne le retrouvera jamais. Là réside la cruauté du poème, dont la succession rapide des scènes traduit le poids accablant du destin sur les êtres les plus humbles, et les plus prêts à se sacrifier par amour. La dernière parole prononcée par Marie est bouleversante. Elle ne termine pas sa phrase, se perd dans l’hésitation et l’incompréhension. « Alors que je l’avais retrouvé, / qu’il était de nouveau mien […] / Moi, là, Seigneur… » Pas de conclusion. Seulement, le soupir de la résignation – qui est à l’origine du doute. La parole n’est représentable que par le symbole de la croix. Celui qui la porte est non seulement invisible, mais silencieux. Comment une pensée, une idée qui prend forme dans la parole, peut-elle exister si la parole elle-même s’avoue impuissante à la caractériser ? Le poème exige du lecteur le dépouillement de sa conscience la plus intime.

Curieusement, l’un des narrateurs les plus talentueux se trouve être Judas. Il est aussi, parmi les personnages, celui qui a la « mémoire » des chiffres. Il dit, après avoir cité trois nombres : « un beau tiercé / pour toutes les roues, y compris celle / du supplice ». Tandis que tous les autres hésitent lors de la relation des faits, Judas, « ce type indéchiffrable », ne se perd pas dans une confusion qui jetterait un trouble sur l’ensemble de la vie de Jésus – contrairement aux disciples. Mais c’est à cause de ses actes, non de ses paroles, qu’il sera puni. Avant la trahison, Judas dit : « sur mes lèvres / peut s’étendre le silence ». Il ne s’agit plus ici d’une simple énonciation, mais bien d’un acte : le baiser du traître qui a désigné Jésus aux soldats du gouverneur. De ces mêmes lèvres qui savent parler et compter provient le crime ultime. Il ne reste donc plus qu’à devenir muet. Muet, comme Zacharie, qui ouvre le poème. Pourtant, tuer le poète, le parleur, n’anéantit pas la parole. Dans la dernière scène, les disciples et Madeleine se répètent les mystères entraperçus, au point de graver dans leur mémoire les guérisons supposées du Christ, comme s’ils les avaient vues en personne. Après la mort, la parole devient vérité pour tous, et non plus pour un petit cercle d’initiés. La volonté d’éteindre la parole installe, à l’inverse, sa prééminence. Le temps la confirme. Un poème n’a pas besoin du poète pour exister dans sa plénitude. Il circule de manière autonome parmi les lecteurs, comme un message devenu divin.

Après la lecture du texte de Giovanni Raboni, on pense à ces mots du philosophe Giambattista Vico à propos de la raison d’être du langage : quand l’être humain utilise la parole, il « fait de son être un monde entier ». Il est ce monde qu’il décrit, tandis que ce monde le représente lui aussi en totalité. Dans Représentation de la croix, un serviteur affirme que « les paroles […] voyagent dans le temps  » et qu’Isaïe « est dans notre esprit / comme nous dans le sien ». De même, Marie se désigne comme « orpheline », après la mort de son fils. Si la confusion domine les acteurs du drame, la liberté du lecteur est absolue : à lui de croire ou de ne pas croire à ce qu’on lui raconte.

Ce très beau texte interpelle le lecteur. Demeure, en dehors du cadre religieux, la substance philosophique dans laquelle la pensée européenne plonge et ressort, enrichie par la puissance poétique qui parcourt le champ spirituel, du symbole de la croix jusqu’au dépassement prodigieux du corps vers une projection politique, sociologique, esthétique, historique, de l’individu et de la société. Vers quelle issue ? L’inconnu, c’est-à-dire son propre avenir, et le langage. Et à la fin se pose cette question : comment pourrions-nous survivre, si nous avions conscience que nous ne sommes rien d’autre que du présent enferré dans des mots sans histoire, dans des situations sans valeur ?

Le Bruit du temps, 2021
120 p. 19 €

Errol Henrot

Professeur de lettres et végétarien militant, Errol Henrot est l'auteur du roman Les Liens du sang (Le Dilettante, 2017), qui apporte un témoignage actualisé sur les coulisses de l’industrie de la viande.

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L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.