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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le retournement de Manuel Carcassonne

juil./août 2022

Dans ce premier livre, Manuel Carcassonne s’attache à circonscrire l’exil, la fuite et l’évasion et, ce faisant, à rendre l’identité ouverte et joueuse. À sa façon, il s’inscrit dans une conception artisanale de la littérature.

Pourquoi le xxie siècle ne prend-il plus au sérieux l’identité ? Manuel Carcassonne, dont c’est le premier livre, tente de répondre calmement à cette interrogation. Il y a d’abord Beyrouth et Marseille, Jérusalem et Paris, ensuite le narrateur et Nour, son épouse. Il y a l’Orient comme il va, avec son métissage millénaire, ses guerres fratricides, ses paysages crépusculaires, l’Occident engoncé dans son désenchantement et le règne de la raison technique. Nos histoires sont comme nos identités : hétéroclites, contradictoires, entrelacées. Les saisir, comme on attraperait une proie en plein vol, suppose d’être ouvert à la part d’inconfort et de trouble qu’elles charrient. L’auteur avance, en aveugle, en terrain escarpé. Il se cogne parfois : ici sur la figure de la mère, là sur l’épaisseur du temps, plus loin à un passage en service psychiatrique. D’une identité l’autre, Manuel Carcassonne s’engage dans une aventure au long cours, et cherche à élucider une généalogie qu’il pensait empêchée, comme on cherche à solder un vieux conflit familial. Le Retournement est donc un récit des traces.

L’intérêt du livre tient aussi dans un dialogue que l’auteur n’en finirait pas d’avoir avec d’illustres aînés (Franz Rosenzweig, Romain Gary, Vladimir Jankélévitch, entre autres). L’un d’eux finit par se détacher : Martin Buber, convoqué par souci de penser ce que serait un être-juif, et la responsabilité qu’il impliquerait, et pour se hisser à la hauteur de la mythologie familiale.

Manuel Carcassonne s’attache à circonscrire l’exil, la fuite et l’évasion et, ce faisant, à rendre l’identité ouverte et joueuse. À sa façon, il s’inscrit dans une conception artisanale de la littérature. Le texte fait d’abord l’effet d’un désordre sensoriel qu’il faudrait sans cesse ordonner, comme nos identités : on se frotte aux bains de mer à La Goulette, aux tablées où circulent tajines et thés brûlants, aux rires qui déchirent la nuit, aux ruelles impraticables des villes couleur ocre. Élucider les identités, c’est leur restituer leur pouvoir de commencer.

Il y a une forme de sagesse dans ce livre : celle, allègre et généreuse, d’un Orient affairé à renouer avec l’héritage des trois religions du Livre. À mesure que l’on progresse dans le récit, le narrateur se fait plus vulnérable et intime. Il se débarrasse, comme d’une vieille peau, de son vernis social et de ses certitudes d’homme du monde, dans l’espoir – qui sait ? – de se fondre dans une « humanité ordinaire ». Nour l’y aide, avec une grâce qu’on devine discrète mais infaillible. À la fois revêche et douce, elle charge le récit de mystère et de délicatesse.

Il faut donc beaucoup d’érudition et de malice pour écrire sur l’identité. Manuel Carcassonne ne manque ni de l’une ni de l’autre. Tel un conteur oriental, il murmure, dans la torpeur de l’été, un savoir immémorial : de l’embarras d’être soi à la sérénité, il n’y a qu’un pas, se retourner.

Grasset, 2022
320 p. 20,90 €

Sabri Megueddem

Sabri Megueddem est étudiant en master à Sciences Po Paris. Il se destine à l'écriture ainsi qu'aux relations internationales. Il écrit sur les formes littéraires, musicales ou filmiques du contemporain. Ses textes sont notamment publiés dans Libération ou La Règle du Jeu.

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Faire corps

La pandémie a été l’occasion de rééprouver la dimension incarnée de nos existences. L’expérience de la maladie, la perte des liens sensibles et des repères spatio-temporels, le questionnement sur les vaccins, ont redonné son importance à notre corporéité. Ce « retour au corps » est venu amplifier un mouvement plus ancien mais rarement interrogé : l’importance croissante du corps dans la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes comme sujets. Qu’il s’agisse du corps « militant » des végans ou des féministes, du corps « abusé » des victimes de viol ou d’inceste qui accèdent aujourd’hui à la parole, ou du corps « choisi » dont les évolutions en matière de bioéthique nous permettent de disposer selon des modalités profondément renouvelées, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, explore les différentes manières dont le corps est investi aujourd’hui comme préoccupation et support d’une expression politique. À lire aussi dans ce numéro : « La guerre en Ukraine, une nouvelle crise nucléaire ? »,   « La construction de la forteresse Russie », « L’Ukraine, sa résistance par la démocratie », « La maladie du monde », et « La poétique des reliques de Michel Deguy ».