La Horde. Comment les Mongols ont changé le monde de Marie Favereau
Ni empire classique, ni État dynastique, encore moins État-nation, la Horde fut ce grand régime nomade né de l’expansion mongole du xiiie siècle. Un régime équestre d’une telle puissance qu’il gouverna quasiment toute la Russie actuelle jusqu’en Sibérie occidentale pendant presque trois siècles. Il laissa des traces durables, car la Russie se conçoit toujours plus comme un empire que comme un État-nation. Pourtant, malgré la richesse des sources disponibles, son histoire demeure méconnue, contrairement à celle des Ilkhanides, ces souverains mongols du Moyen-Orient, ou à celle des Yuan, dont la dynastie fut fondée en Chine par les descendants de Gengis Khan.
Sa fascinante histoire se devait d’être racontée et il faut saluer Marie Favereau de l’avoir accompli de façon magistrale. Dans les années 1240, après la mort de Jochi, fils de Gengis Khan, ses fils, ses guerriers et leurs familles migrèrent en effet vers la zone tempérée située entre la région Volga-Oural et la mer Noire. Ils y établirent une administration indépendante de l’empire mongol. C’est à ce moment, selon l’historiographie ukrainienne, contestée par la Russie, que commença la division entre peuple russe (celui des forêts) et peuple ukrainien (celui des steppes). La Horde constituait un régime flexible, capable de s’adapter aux changements internes et pouvant résister aux pressions externes, ce que ne furent ni l’empire des tsars ni l’Union soviétique. Riche et suffisamment puissante pour exercer une forme de contrôle sur ses voisins, elle affirma ainsi sa propre autonomie vis-à-vis du centre de l’empire mongol. Aujourd’hui, la majorité des historiens a accepté la notion d’un empire mongol mondial réunissant en un seul système économique les principaux sous-systèmes du continent eurasiatique : Asie orientale, monde islamique, monde slave et Europe.
La Horde réunissait ainsi sous son égide de nombreuses communautés religieuses. La tolérance exprimée par les chefs nomades reflétait leur respect, voire leur crainte à l’égard des autres croyances. Les successeurs de Jochi purent donc adopter l’islam tout en continuant à pratiquer leurs anciens rituels. Par ailleurs, les peuples conquis n’étaient pas empêchés de pratiquer leur religion et tout dignitaire religieux qui visitait la Horde pouvait bénéficier du statut de protégé, qu’il soit musulman ou juif, orthodoxe (arménien ou russe), catholique ou païen. La tolérance, en somme, était une option pragmatique. Les historiens russes – dont les écrits dominent largement l’historiographie de la Horde – ont récemment commencé à apprécier l’essor social et économique des principautés russes sous les Mongols, et à s’éloigner d’une vision de l’histoire biaisée par le nationalisme, qui ne conçoit cette période qu’à travers le prisme du « joug tatar ». Ces penseurs cherchent à réconcilier la Russie avec la dimension islamique de son passé : ils n’en sont plus à se demander comment la Russie a survécu à la Horde, mais comment la Horde a contribué à la création de la Russie moderne.
La puissance transformatrice du régime mongol opéra à l’intérieur comme à l’extérieur. En Europe de l’Est, les vassaux jochides ont su unifier des populations disparates qui allaient devenir les peuples que nous rencontrons actuellement – comme les Bulgares et les Roumains. Aujourd’hui, de nombreuses communautés de Russie et d’Asie centrale continuent de voir dans la Horde le pivot de leur histoire nationale. Pendant plusieurs siècles, le grand réseau commercial des Jochides eut un effet direct sur la situation économique de l’espace méditerranéen et constitua l’une des voies essentielles de transmission entre l’Europe et l’Asie. La Horde insuffla une part de la vitalité et de l’ingéniosité des nomades aux peuples sédentaires qu’elle gouvernait. Son histoire, celle d’une mondialisation et d’une pax mongolica, porterait ses fruits sur le temps long. En tout cas, elle décentre la vision européenne ou euro-atlantique du monde, longuement hégémonique.