Patriote. Mémoires d'Alexeï Navalny
Traduit par Odile Demange et Valentine Leys
Les Mémoires d’Alexeï Navalny, devenu le grand et pratiquement le seul opposant de Poutine, sont l’émouvant témoignage d’un homme courageux qui n’a jamais dévié de ses convictions et s’est sacrifié pour elles, enrichissant la liste des martyrs russes. Démentant ainsi le mot d’André Gide : « Les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères. » Chacun, y compris ses gardiens et codétenus, s’est posé la question, lorsqu’il a décidé de revenir en Russie après avoir été soigné à Berlin, à l’hôpital de la Charité, suite à son empoisonnement au Novitchok, le 20 août 2020 : pourquoi est-il rentré en Russie ?
La réponse à cette question, qui avait don de l’irriter, jaillit comme l’éclair : « Je ne voulais pas abandonner mon pays, et son peuple, que j’aime. Quand je me suis présenté aux élections, j’ai fait le serment de ne jamais mentir, de ne pas le trahir. Si vos convictions ont un sens, vous devez être prêt à les défendre, et à faire des sacrifices si nécessaire. Sinon ce sont des imaginations. » On imagine entendre un personnage de Dostoïevski, le prince Mychkine, qui seul dit la vérité alors que tout le monde ment autour de lui. Dans La Salle no 6, Anton Tchekhov décrit le destin d’un directeur d’hôpital psychiatrique proche de ses patients, tout à leur écoute et qui finit par être enfermé à son tour avec eux. Toute la Russie est devenue la salle no 6, s’est-on maintes fois écrié. À Navalny, qui fut croyant, la lecture de la Bible permit de résister à bien des épreuves et dégradations ; il a voulu être le juste, l’un des seuls au pays du mensonge-roi. S’est-il senti intouchable du fait de sa notoriété ou a-t-il mal évalué la volonté du Kremlin de mettre fin à ses activités et de l’anéantir ? Déjà du temps de l’URSS, les Occidentaux pensaient qu’Andreï Sakharov, le père de la bombe H soviétique, auréolé du prix Nobel de la paix, ne pouvait être arrêté et déporté comme tout autre dissident. Il le fut pourtant en janvier 1980, en pleine rue à Moscou, et assigné à résidence à Gorki, jusqu’en 1986, lorsque Mikhaïl Gorbatchev le libéra. Tel fut le cas également de Boris Nemtsov, qui affirma à Navalny qu’en tant qu’ancien ministre d’Eltsine, il ne craignait pas pour sa vie : il fut assassiné quelque temps après, à quelques centaines de mètres des murs du Kremlin.
Il y a deux livres dans Patriote. Le premier, qui couvre trois cents pages, concerne l’éducation politique et citoyenne de Navalny. Son père étant militaire, officier de liaison dans les forces aériennes, il est né en 1976 à Boutyne, ville de garnison située dans l’oblast de Moscou. Il décrit avec son ironie habituelle – sa véritable nature – cette vie contrainte avec ses règles et usages, ayant vite appris à lire entre les lignes, ses parents n’hésitant pas, chose rare, à parler politique. Les tromperies et faux-semblants défilent, Leonid Brejnev est mort en 1982, incident nucléaire de Tchernobyl en 1986, symbole des faussetés d’État, puis le putsch manqué des 19-21 août 1991, qui a montré à ses yeux que le roi était nu. Bien qu’il ait critiqué Gorbatchev pour son indécision, il reconnaît et admire même qu’il soit resté intègre et qu’il ait eu l’immense mérite de briser le mur du mensonge et d’accorder la liberté d’expression au peuple – une louange bien rare en Russie aujourd’hui. Après avoir salué, un moment, Brejnev, il s’en est rapidement détourné : « Ils ont troqué le bonheur et la prospérité du peuple pour une maison de 15 millions de dollars à Saint-Barthélémy. » Puis on entre dans l’âge adulte, celui de son engagement politique après ses études de droit et son travail d’avocat. Membre du Iabloko, un des rares partis hors système, il s’en détache vite, ne succombant pas au « culte de la personnalité » de son initiateur, Grigori Iavlinski. Il y a fait ses classes, notamment en militant sur le terrain, en allant vers les gens ordinaires, en sollicitant leur aide et leur soutien pour faire fonctionner sa Fondation anticorruption (FBK), créée en 2011, l’année où il qualifia Russie unie, le parti gouvernemental, de « parti des escrocs et des voleurs ».
À partir des pages 300, c’est son journal qui commence, témoignage, bouée de sauvetage, leçon de choses sur l’univers carcéral russe, qui décidément n’a guère évolué depuis Souvenirs de la maison des morts (Fiodor Dostoïevski, 1862) et Une journée d’Ivan Denissovitch (Alexandre Soljenitsyne, 1962), même s’il est devenu un peu plus « humain » que l’archipel du Goulag. « Ils m’empoisonneront », dit-il à Ioula, sa fidèle épouse dont il fut tant épris. « “S’ils me tuent, ma famille recevra une avance et des droits d’auteur, ce que j’espère.” L’auteur assassiné par un président infâme. Qu’est-ce qu’un service marketing peut bien vouloir de plus ? »
On trouve quelques pages sur l’Ukraine, où il dénonce d’emblée l’agression de la Russie, au lendemain du 24 février : « Se battre pour la Russie, sauver la Russie… cela implique aussi désormais se battre pour la paix. » Puis il rappelle les quinze thèses « d’un citoyen russe qui souhaite le meilleur pour son pays », dans lesquelles il rejoint à peu près toutes les positions de Kyiv. Terminant par ce point : « Dans le droit fil de notre histoire et de nos traditions, nous devons rejoindre l’Europe et suivre la voie européenne de développement. » Beau raccourci de l’histoire de la Russie, naguère dénommée « gendarme de l’Europe » ou, par Lénine, « prison des peuples ».
Alors est-ce une démarche utopique, naïve, provocatrice ? C’est un peu de tout cela chez lui. Car, il l’écrit tout au long de ces pages, il a cru et combattu pour une Russie devenue normale, libre, plus égalitaire, jouissant d’un minimum de confort rendu envisageable par ses immenses richesses naturelles. Une telle Russie, pleinement européenne, respectueuse des droits de l’homme, accordant la liberté d’expression et dotée d’un véritable système judiciaire, est-elle réellement possible, au moins à l’horizon d’une génération ? Navalny l’a cru jusqu’à son dernier souffle et le journal qu’il a tenu depuis le 21 janvier 2022, date de son incarcération, se termine le 17 janvier 2024 par ces mots : « Des mensonges, rien que des mensonges. L’effondrement est inéluctable. L’État poutinien n’est pas viable. Un jour, nous tournerons les yeux vers lui et il ne sera pas là. La victoire est inévitable. Mais pour le moment, nous ne devons pas abandonner et nous devons rester fidèles à nos convictions. »