De pierre et d’encre. Livre & architecture d'Anne Kupiec


Des architectes qui écrivent autant qu’ils dessinent, des écrivains qui bâtissent leur œuvre guidés par un modèle architectural, des philosophes qui prennent pour objet de pensée l’architecture et des architectes qui deviennent éditeurs pour construire un livre à leur façon : « L’écrit […] se lie à l’architecture. » Anne Kupiec explore ces liens, sur le mode de « la conjonction et de la disjonction », y insérant ses questions dans l’intervalle imaginaire entre « la pierre et l’encre ».

En prologue : la lutte hugolienne entre « le livre de pierre, si solide et durable », selon les termes de l’auteur de Notre-Dame de Paris, qui « allait faire place au livre de papier, plus solide et plus durable encore ». En épilogue : un passage des Grandes Villes et la vie de l’esprit, dans lequel le sociologue Georg Simmel s’interroge sur le regard du « blasé », celui qui « éprouve comme nulles l’importance et la valeur des différences […] cette attitude d’âme [étant] le reflet subjectif fidèle de la parfaite imprégnation par l’économie monétaire ». Entre l’ouverture du livre et ses dernières lignes : deux cent soixante-neuf notes référencées en regard du texte, dans les marges du livre, soit autant de citations. Celles-ci constituent donc le matériau de l’ouvrage construit par Anne Kupiec, qui propose pour accès « trois chemins, celui des traces, suivi de celui de l’expérience pour arriver à celui de la connaissance ».

Quelles traces laissent le livre lu, l’édifice parcouru ? Pour Anne Kupiec, elles « n’apparaissent pas comme exclusivement et consciemment perçues. Il s’agit plutôt d’un enchevêtrement, d’une transformation de ce qui a été reçu et qui peut projeter sur le livre ou l’édifice ce qui n’y est pas ». Ni illusions, ni hallucinations, mais prise de conscience ou révélation d’une réelle « épaisseur » ; d’où cette question posée par l’autrice : « Le livre et l’édifice, dans leur conception même, peuvent-ils donner davantage d’épaisseur aux traces ? » Comme les ruines éparses, les souvenirs de lecture à demi effacés nous mettent « en quête d’une trace qui n’est pas présente en tant que telle, mais qui se révèle en mêlant des fragments ». Et ce sont ces traces qui « conduisent à l’expérience éprouvée par le lecteur ou le marcheur ».

Mais entre « architecture de distraction » et architecture « banale, répétitive », quelle est la place laissée à l’expérience architecturale ? La question peut, bien sûr, être transposée au livre, pour interroger la place réelle laissée à l’expérience de lecture. Un élément de réponse qu’Anne Kupiec apporte par « conjonction » est l’étonnement, l’émerveillement, présent aussi bien dans les propos de l’architecte américain Louis Kahn : « tout est venu de l’émerveillement », que dans ceux du philosophe Henri Maldiney : « C’est cet étonnement que l’architecture doit susciter. Ce n’est pas un étonnement devant une réussite qui offre satisfaction à la curiosité. Il ne faut pas détourner l’étonnement vers des tours de prestidigitation. » Entrer dans un livre, comme entrer dans un édifice, c’est appréhender, percevoir et peut-être aussi, en se laissant surprendre, comprendre « la complexité du rapport à l’espace et au temps et [rendre] plus denses encore les effets de l’expérience ». L’expérience ouvre sur la transformation : « on entre dans le livre et, aussitôt, l’on n’est plus pareil », pour reprendre la citation d’Edmond Jabès choisie par Anne Kupiec et qui peut être transposée à l’architecture.

La dernière partie de l’ouvrage, le troisième « chemin », s’apparente à un minutieux développement méditatif sur la connaissance, celle offerte par le livre et par l’architecture. La connaissance « n’est pas un état, mais un processus marqué par le mouvement » et « rend possible le passage vers la pensée ». Citant l’architecte Pierre Riboulet, « l’architecture est fondée dans la pensée », puis opérant des rapprochements avec des analyses philosophiques de Hannah Arendt, Anne Kupiec approfondit son cheminement interrogatif sur le mode « conjonction ou disjonction ? », avec une attention toute particulière pour « les pensées inattendues, nourries par l’interprétation », véritables fenêtres permettant un moment d’évasion. « Interprétation » et « évasion » sont d’ailleurs deux développements importants de cette troisième partie intitulée « Connaissance ». Elles offrent peut-être la possibilité d’une approche par « l’oblique », un terme cher à l’architecte Claude Parent, également cité par Anne Kupiec, dont la source, un article de la revue Architecture aujourd’hui datant de 1994, résume par son titre même le mouvement de la pensée : « lire, écrire, construire. Le livre est une architecture ». Entre l’encre et la pierre : « écrire ».

Et c’est bien la construction, écrite, du livre d’Anne Kupiec qui retient l’attention. Mettant en forme cette mosaïque de citations, « la seconde main », pour reprendre un titre d’Antoine Compagnon par ailleurs également cité, devient un questionnement de première main. La citation comme trace, expérience d’ouverture et connaissance par le questionnement qu’entre pierre et encre elle fait surgir. Enfin, comme en guise de remerciements, on accueille et parcourt dans les dernières pages du volume une liste mondiale de bibliothèques remarquables, bâties ou réhabilitées par des architectes attentifs à l’écriture.

Sens & Tonka, 2024
100 p. 12,50 €