Une tristesse infinie de Antônio Xerxenesky

Trad. par Mélanie Fusaro

Une tristesse infinie fait partie de ces rares romans qu’on relit immédiatement, pour y trouver les indices qu’on avait d’abord manqués.


1952, Canton de Vaud. Nicolas, jeune psychiatre français, a accepté un poste dans une clinique connue pour ses méthodes humaines. Il utilise la thérapie par la parole pour soigner les traumas, dont beaucoup sont liés à la guerre. Il y a Lee, le colosse américain mélancolique qui se sent mort après avoir tué tant de Japonais ; il y a Mary, qui a travaillé sans le savoir à Los Alamos à la mise au point de la bombe d’Hiroshima, et dont tous les doigts sont en sang à force d’être rongés ; il y a ce Français sarcastique qui a perdu ses deux jambes pendant la Résistance.

Comment supporter l’horreur du monde ? La psychanalyse, dont Nicolas est adepte, n’est visiblement pas à la hauteur. Impuissant à soigner ses patients, à prendre en compte le rôle de la grande histoire dans le malheur intime, Nicolas sombre peu à peu dans une mélancolie profonde. C’est alors qu’apparaît le RP 4560 ou chlorpromazine, premier médicament antipsychotique qui permet de traiter la folie. C’est un choc. Nicolas renâcle à accepter qu’un ego écrasé puisse être traité comme une pneumonie l’est par la pénicilline. D’ordinaire, sa mentalité scientifique lui fait endosser le rôle du héraut de la science dure mais, à l’arrivée de la chlorpromazine, il se déplace vers l’autre pôle et s’accroche à tout ce qui échappe à la logique de la chimie et de la biologie. Quelle est cette autre part en lui qu’il ne sait comment définir ?

La recherche d’un sens enfoui. Certains patients vont mettre Nicolas sur la voie : en fin de compte, l’absence de sens est plus pénible que l’horreur elle-même. Théodore, un patient juif survivant de Dachau, répète en boucle le Sh’ma Israel d’un air terrorisé : comment accepter que les gens qui ont tué sa famille aient été, eux aussi, créés à l’image de Dieu ? Emil est un patient calme et poli que seules ses hallucinations ont conduit à la clinique : il voit une créature moqueuse, qu’il appelle Satan, il entend sa voix comme « celle de la nature et de la raison en même temps, deux tentacules d’un même système logique  ». Alors que la méditation de Nicolas porte sur le matérialisme qui transforme l’univers en « un jeu stupide et vain où l’incrédulité, l’absurde et le désespoir sont toujours là comme en attente d’une personne à hanter », Emil entraîne Nicolas dans sa vision infernale, et le roman bascule dans un fantastique impressionnant. Plus tard, en signant la sortie d’Emil, enfin débarrassé de ses hallucinations par le RP 4560, Nicolas se rend compte que le bureaucrate travaille pour une compagnie qui a été l’un des principaux financeurs du IIIe Reich.

Une tristesse infinie fait partie de ces rares romans qu’on relit immédiatement, pour y trouver les indices qu’on avait d’abord manqués. On s’aperçoit alors que Nicolas est juif, hanté par la lâcheté, qu’il a passé la guerre en poste à Vichy, et que son père, croyant honteux et ivrogne incurable, avait, avant de se suicider, changé son nom en un ironique Legrand. Ainsi, ce monde plein de suicidés ou de candidats au suicide, s’il est un enjeu métaphysique, est aussi le fruit de notre lâcheté. En effet, quand Nicolas s’aperçoit que la majorité des êtres humains sont racistes ou fascistes et s’empressent de soutenir un malade qui fait valoir ces idées, il ressent une tristesse infinie, bien proche de celle qui nous étreint en 2023. Ayant accepté que chacun de ses désirs utopiques fût broyé, Nicolas s’injecte à la fin du roman sa première dose de chlorpromazine. Plus qu’un roman historique ou d’apprentissage, Une tristesse infinie est le poignant miroir de notre capitulation.

Asphalte, 2023
272 p. 22 €