Pierre Mauroy. Le dernier socialiste de Pierre-Emmanuel Guigo
L’auteur confirme son talent d’historien de la gauche de gouvernement en poursuivant, après son Michel Rocard (Perrin, 2020), dans un genre : la biographie active d’un Premier ministre. Il se distingue en effet du parcours chronologique de vie pour s’intéresser, dans le cœur du livre, au fonctionnement de Matignon sous Mauroy, à son action à l’international novatrice pour un numéro deux sous la Ve République, à ses méthodes de travail, tant dans la relation avec ses secrétaires et son cabinet qu’à ses communications avec ses ministres. L’exploration des archives personnelles de son sujet, l’aide apportée par la fondation Jean-Jaurès, la reconstitution de son agenda ou la cartographie de ses déplacements facilitent ce portrait d’un homme par ses politiques publiques et leur mise en œuvre.
Guigo parvient à expliquer la modération alliée aux positions de principe de Mauroy, qui lui permirent de rester deux ans après le début des premières économies durant l’été 1982 ; complétant les travaux de Matthieu Fulla et utilisant les mémoires des protagonistes, il identifie la « rigueur » de 1983 comme une continuité logique, ainsi qu’un accompagnement budgétaire des réformes sociales majeures votées lors de la première année du pouvoir de la gauche, qui n’empêcha pas d’autres avancées fin 1983 et en 1984.
Le livre est également une reconstruction d’un milieu autrefois si dense et qui apparaît aujourd’hui disparu : le socialisme du Nord, les clubs de jeunes et d’intellectuels, les fédérations de jeunesse et sportives en lien avec la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) puis la gauche non communiste, un ensemble se rapprochant le plus, en France, de ce que peuvent être les partis sociaux-démocrates en Allemagne ou en Suède : des institutions englobantes, en entreprises comme dans la vie quotidienne et dans les urnes, pas uniquement des confédérations d’élus. Ainsi s’explique le « dernier socialiste » du titre, le lecteur n’en revenant pas de lire sur les 149 000 adhérents du Parti socialiste (PS) en 1975, sur l’influence que ce parti pouvait avoir en Grèce ou en Israël, sur la cohabitation entre idées s’y incarnant. Mauroy, homme de la synthèse et des exigences, existe aussi dans ce livre comme dernier ténor du socialisme municipal à Lille : si d’autres maires PS de grandes villes existent encore, qui peut revendiquer un bilan si visible à long terme ?