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Notes de lecture

Dans le même numéro

En finir avec le cléricalisme de Loïc de Kerimel

Préface de Jean-Louis Schlegel

juin 2020

Cet essai, que l’auteur décédé en mars 2020 a encore pu tenir en livre dans ses mains mais dont il n’aura pas vécu la sortie en libraire, prend radicalement au sérieux l’injonction du pape François dans sa Lettre au peuple de Dieu, à propos des abus sexuel de l’été 2018 : « Favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, [le cléricalisme] engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup de maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme. »

Selon Loïc de Kerimel, à partir de la fin du iiie siècle de notre ère, l’Église a adopté pour son clergé les structures hiérarchiques et centralisatrices des lévites juifs, en les rapportant à un fondement sacré. Elle aurait de la sorte repris la matrice du judaïsme du second Temple, c’est-à-dire l’institution du grand prêtre, la distinction clerc/laïc, l’exclusion des femmes et la conception sacrificielle du culte. Le cléricalisme provient donc d’« un détournement d’héritage », celui de la vie et de l’enseignement de Jésus de Nazareth. En effet, dans la lignée des prophètes d’Israël, celui-ci a lutté, jusqu’à en payer le prix ultime, pour désacraliser la relation des humains au divin. Jésus est et demeure juif tout au long de son existence, mais ce qu’il dénonce, c’est précisément l’appropriation de Dieu par les religieux de Jérusalem. En ce sens, le christianisme était, selon l’heureuse formule de Marcel Gauchet, « la religion de la sortie de la religion ». Il est fondé non sur une structure pyramidale dépositaire de la Vérité, mais sur la singularité des personnes. La parole de l’homme de Nazareth conteste en tout cas radicalement une conception religieuse centrée sur le sacré et le sacrifice, et non sur l’éthique, la vie bonne et juste. Se référant aux travaux de René Girard sur la violence et le sacré, Loïc de Kerimel dénonce par conséquent une vision sacrificielle de la foi, qui transforme par exemple ce qui était simple partage du pain et du vin, communément pratiqué lors des repas juifs, en eucharistie ritualisée, où le sacrificiel l’emporte sur l’action prophétique adressée à la part de divin présente en tout homme.

Le concile Vatican II avait tenté de renverser la vapeur d’un christianisme confiné dans ces certitudes doctrinales, mais il n’a pas été jusqu’au bout, paralysé par la tendance conservatrice de certains évêques qui percevaient fort bien que de sortir du système dogmatico-disciplinaire menait à l’éclatement de l’Église et de sa structure patriarcale qui sépare l’homme et la femme, le pur et l’impur, le clerc et les autres… Le cléricalisme construit au fond un « système douanier » – une formule du pape François –, où le chrétien doit déclarer ses papiers de conformité face à une pensée magique prônée par les clercs, à seule fin de conforter leur statut et leur pouvoir sur les fidèles.

Les rapports entre judaïsme et christianisme en particulier sont analysés avec une compétence et une précision remarquables, qui en apprendront beaucoup à maints lectrices et lecteurs peu férus de cette question, qui n’est pas sans rapport avec le cléricalisme. Par exemple, selon les Évangiles Matthieu, Marc et Luc, lors de la mort du Christ le voile du Temple se déchire de haut en bas. Cette image n’est pas anodine : elle signifie que l’espace sacré des lévites s’ouvre pour laisser entrer le peuple de Dieu, hommes et femmes, prêtres et commun des mortels. L’idéologie sacrale a toutes sortes de conséquences négatives, dont les perversions sexuelles de l’entre-soi sacral, à la une depuis plusieurs années, mais aussi des pratiques de gouvernance proches du paternalisme, voire coutumières de décisions arbitraires – car la sacralité a de grands avantages de protection et de dissimulation pour ses porteurs (c’est sa grande vertu, même s’ils ne le savent pas).

Selon Kérimel, seul est encore envisageable un « christianisme du souterrain », où des chrétiens tentent de vivre en dehors du joug des mécanismes cléricaux. Cette voie laisse cependant un goût amer et insatisfaisant : à travers les lignes, on sent la ligne de fracture de plus en plus profonde entre ces chrétiens «  post-cléricaux  » et les autres, surtout quand, comme aujourd’hui, l’Église catholique semble rameuter ses maigres troupes autour des derniers carrés de croyants de la «  tradition  ». Nul doute que cet ouvrage heurtera, ou pire, ces bons catholiques, qui passeront leur chemin. Il a pourtant le grand mérite de proposer une «  opération de pensée  » en un temps où, selon de bons observateurs de l’Église, ce sont surtout l’émotion et la fidélité aux dogmes qui servent de viatiques.

Seuil, 2020
304 p. 21 €

Jacques-Yves Bellay

Essayiste et romancier, il a récemment publié Ne dis pas tout à la mémoire (Yellow Concept, 2020), livre pour lequel il a obtenu le Grand Prix du roman des écrivains de Bretagne.

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Marcel Hénaff. Une anthropologie de la reconnaissance

L’anthropologie du don de Marcel Hénaff, ainsi que son éthique de l’altérité et sa politique de la reconnaissance, permettent de penser les limites de la marchandisation, le lien entre les générations et les transformations urbaines. À lire aussi dans ce numéro : l’image selon Georges Didi-Huberman, l’enseignement de la littérature, la neuropédagogie, l’invention de l’hindouisme, l’urgence écologique et la forme poétique de Christian Prigent.