Giovanni Falcone de Roberto Saviano

Traduit par Laura Brignon

Les destins humains sont au cœur de ce roman. Nous suivons tous les personnages en famille, au siège du tribunal de Palerme, tentant de protéger les leurs, souvent jusqu’à leur fin prévisible. Falcone tentera toute sa vie de combattre la pieuvre par la seule voie qu’il conçoit, la loi.


Assassiné par la Mafia en mai 1992, le juge Falcone est un personnage de légende que Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra1, suit à la trace dans un roman de grande facture. Au plus près du personnage, il nous conduit dans l’intimité du juge, de sa vie de famille à ses démêlés avec la justice italienne en passant par nombre de ses amis magistrats ou policiers tombés sous les balles.

Le roman s’ouvre sur une scène étrange. Dans le village de Corleone, au cœur de la Sicile, en 1943, un homme entreprend, avec ses deux fils, de récupérer la poudre et la ferraille d’une bombe et d’un obus tombés dans un champ suite à un bombardement allié. Revenu chez eux, l’obus explose, le père et l’un des fils sont tués sur le coup. Seul survit l’aîné, Toto Riina, qui deviendra le parrain des Corleonesi, ceux que, avec mépris, les gens de Palerme nommaient les péquenauds. Tout est en place dans ces premières pages : la misère, le poids de l’Église, la touffeur de l’air, la violence larvée de ces campagnes siciliennes.

Toto Riina sera le commanditaire de l’attentat contre Falcone et, deux mois plus tard, contre Borsellino, son fidèle complice. Très vite, Falcone, alors procureur à Palerme, met le doigt sur le fil à suivre pour démasquer Cosa Nostra. Il est fini le temps d’une mafia de petits trafiquants : depuis la guerre, celle-ci est organisée comme une véritable entreprise financière. À travers les rencontres de Falcone, des entrepreneurs, des politiques ou des magistrats, Saviano nous fait pénétrer dans l’univers intime des personnages sur fond de trafic d’influence. Falcone sait qu’il s’attaque à un monde sans pitié. On le voit écouter de la musique, braver parfois son escorte pour aller dîner au restaurant avec son épouse, mais il y a toujours une phrase, un moment, qui trahit un destin qu’il devine.

« On pourrait tracer des croix sur les fauteuils du tribunal de Palerme pour compter les personnes qui ont eu à peine le temps de s’y asseoir. Il y a un tribunal des vivants qui essaient – à tâtons, entre oublis providentiels et art de faire traîner en longueur – d’administrer la justice. Il y a un tribunal des morts, qui ne l’a pas encore obtenue.  » Principal instigateur du maxi-procès de Palerme qui verra juger, entre 1986 et 1987, quatre cent soixante-quinze mafieux, Saviano montre combien Falcone est un homme seul. Bien entendu, il est entouré par une équipe de fidèles, le pool anti-mafia – certains le paieront de leur vie –, mais les promotions au sein de la magistrature lui seront refusées par la sourde complicité de certains de ses collègues alliés à une démocratie chrétienne, dont la connivence avec la mafia n’est plus à démontrer.

Les destins humains sont au cœur de ce roman : celui du général Dalla Chiesa, préfet de Palerme, exécuté par la mafia en 1982, celui du repenti Tommaso Buscetta, qui permettra l’arrestation de centaines de criminels et l’adoption d’une loi protégeant les repentis. Nous suivons tous les personnages en famille, au siège du tribunal de Palerme, tentant de protéger les leurs, souvent jusqu’à leur fin prévisible. Falcone tentera toute sa vie de combattre la pieuvre par la seule voie qu’il conçoit, la loi.

À l’heure où la France tente de muscler son appareil législatif contre le trafic de drogue, le livre de Saviano décrit les multiples ramifications de la pieuvre, rendant un hommage bouleversant à ceux et celles qui, malgré une angoisse permanente, ne cessent d’avancer. Aujourd’hui, en Italie ou en France, la Mafia ne tue plus les juges ou les policiers, elle les corrompt, explique Saviano. La période sanguinaire de Toto Riina est pour l’instant révolue. Les mafias, aujourd’hui non seulement italiennes, mais corses, russes, albanaises,  etc. jouent en sous-main. L’Office anti-stupéfiant français, dont les moyens ont été renforcés juridiquement et financièrement, joue le rôle que voulait promouvoir Falcone au sein de l’État italien. Il l’a payé de sa vie, mais tout le livre de Saviano prouve une chose : avec la Mafia, nous avons affaire à une telle puissance de feu que la combattre revient à ne jamais penser qu’un jour, on en viendra à bout. Le premier ayant parfaitement compris ses multiples arcanes, Giovanni Falconne lui a porté des coups fatals, sans jamais s’illusionner sur une victoire définitive. Il s’est épuisé dans cette lutte sans fin. Le roman de Saviano est un texte sur la peur, le travail acharné des magistrats, mais aussi sur l’épuisement de solitaires.

Depuis la parution de Gomorra, un roman sur la camorra napolitaine, en 2006, Saviano vit sous protection policière. Il sait que, tel Salman Rushdie, il ne sera jamais à l’abri. Quand, dans ce livre, il raconte l’exposé fait par le juge Chinnici à des étudiants pour présenter la provenance, la transformation et les dangers de la drogue, en quelques pages, Saviano dit tout d’une tragédie moderne. Rocco Chinnici succombera à un attentat à la voiture piégée en juillet 1983.

  • 1. Roberto Saviano, Gomorra. Dans l’empire de la camorra, trad. Vincent Raynaud, Paris, Gallimard, 2007.
Gallimard, 2025
608 p. 25 €