L’existence des autres. Deleuze, Sartre, Chastaing de Frédéric Fruteau de Laclos

Frédéric Fruteau de Laclos construit une problématique qui lui est propre et qui appellera sans nul doute de nouveaux développements : la description de ce rapport à autrui plus originel que toute conscience réfléchie, mais sans lequel la conscience elle-même ne pourrait apparaître.


L’ouvrage de Frédéric Fruteau de Laclos, L’Existence des autres, a une ambition paradoxale. D’un côté, il poursuit la recherche d’un champ transcendantal des profondeurs, destiné à rendre compte de l’individuation de la conscience. De l’autre, il soutient que les forces sub-représentatives qui expliquent la genèse d’une pensée consciente supposent un « champ d’individuation multifocal » à l’intérieur duquel la présence d’autrui est constitutive du devenir-sujet. Si le projet est deleuzien, la philosophie de Gilles Deleuze est indifférente à l’existence d’autrui. Le pari de L’Existence des autres est de rendre fructueuse cette entreprise paradoxale qui cherche à prolonger Deleuze au-delà de lui-même.

L’ouvrage remonte alors à l’origine du problème : La Transcendance de l’ego (1936) du jeune Sartre, qui a fortement marqué Deleuze et dans lequel l’intentionnalité husserlienne est décrite comme un mouvement d’évidement de la conscience, laquelle se retrouve littéralement projetée à même le monde et en arrive à se confondre avec un champ impersonnel dans lequel ni Moi ni Autrui n’ont d’existence. La question de l’existence d’autrui est posée par Husserl dans la cinquième des Méditations cartésiennes (1931). Dans L’Être et le Néant (1943), Sartre fait droit à la relation intersubjective avec autrui à partir d’une relecture de la lutte pour la reconnaissance chez Hegel. Ainsi, chez Sartre, autrui en est réduit soit à disparaître (ce sera la voie retenue par Deleuze), soit à occuper la place de l’ennemi. Si cette dernière solution a le mérite de donner plus d’importance à autrui, elle ne lui donne pas une place dans la genèse de la conscience, puisque la position d’autrui comme ennemi suppose une conscience déjà constituée qui lui fait face.

Il faut donc faire intervenir une troisième figure, présentée comme « remède » au solipsisme : Maxime Chastaing, qui a été l’élève de Sartre au lycée du Havre et qui a poursuivi des études de philosophie à la Sorbonne, avant de se tourner vers la psychologie. Frédéric Fruteau de Laclos poursuit par là son « anamnèse » qu’il comprend comme « une remémoration volontaire de doctrines oubliées, négligées par la philosophie française contemporaine1 ». On prend ainsi grand plaisir à découvrir la pensée psychologique de Chastaing, en particulier à travers son diplôme d’études supérieures de 1934 (La Compréhension d’autrui) et sa thèse de 1951 (L’Existence d’autrui). Autant la thèse a une démarche largement négative et réfutative – elle vise à montrer, dans la perspective d’une thérapeutique wittgensteinienne, que la question philosophique de l’existence de l’autre est un « faux problème » –, autant le diplôme offre une investigation plus positive de la « profondeur interpsychologique ». Chastaing y met au jour l’existence d’un Nous primitif et partagé, qui n’est pas impersonnel mais pluriel. Le sens que la conscience individuée perçoit dans le monde n’est en effet saisissable qu’à travers les signes émis par autrui, et ces signes ne sont eux-mêmes (plus ou moins) compréhensibles que pour une conscience qui se confond, à un niveau transcendantal et pré-individuel, avec la perspective d’autrui qui les émet. Ce n’est pas pour cela que la signification des signes émis par autrui est claire et distincte, et que le champ transcendantal pré-individuel est un domaine de la transparence du sens.

Grâce à Chastaing, le champ transcendantal que Frédéric Fruteau de Laclos dessine est un champ de « fusion », voire de « confusion », dans lequel le rapport conscient à l’autre et aux divers signes de la culture n’est possible que sur fond d’une projection originelle dans le point de vue d’autrui. On atteint alors une « nouvelle image du sens commun », un « sens-communisme ». Le sens commun transcendantal auquel aboutit l’ouvrage est cet enveloppement primordial des perspectives qui n’est pas sans rappeler la monadologie leibnizienne, auquel le livre consacre également de belles pages. Il désigne non seulement l’existence de l’autre comme constitutif de moi-même, mais aussi l’existence de moi-même en l’autre à travers le partage premier des expériences.

C’est ainsi que, tout en continuant de sortir de l’oubli la pensée psychologique française que la philosophie contemporaine a trop longtemps tenue à l’écart, Frédéric Fruteau de Laclos construit une problématique qui lui est propre et qui appellera sans nul doute de nouveaux développements : la description de ce rapport à autrui plus originel que toute conscience réfléchie, mais sans lequel la conscience elle-même ne pourrait apparaître.

  • 1. Voir notamment Frédéric Fruteau De Laclos, L’Épistémologie d’Émile Meyerson. Une anthropologie de la connaissance, Paris, Vrin, 2009 ; La Psychologie des philosophes. De Bergson à Vernant, Paris, Presses universitaires de France, 2012 ; et La Connaissance des autres, Paris, Cerf, 2021.
Vrin, 2023
272 p. 26 €