Vocabulaire du poutinisme de Michel Niqueux
Cette petite collection des perles idéologiques du poutinisme donne les outils d’une véritable intelligence de ce qui nous menace, non seulement depuis l’entrée des troupes russes en Ukraine fin février 2022, mais au moins depuis l’accession de Vladimir Poutine au sommet du pouvoir russe, en 2000.
Depuis fin février 2022 et le début de la funeste « Opération militaire spéciale », la guerre ne se déroule pas seulement sur le sol ukrainien, mais aussi sur le front de la sémantique. La parole du Kremlin se déverse à flots dans nos médias, et c’est un outil de combat idéologique et émotionnel dont bien des commentateurs n’ont encore compris ni la nature, ni les objectifs, ni le fonctionnement, ni les origines. Les propos de Vladimir Poutine ou de ceux qu’il dépêche pour exprimer le « point de vue » de Moscou n’ont pas d’abord pour fonction de décrire la réalité, mais de la façonner. Cette parole n’est ni relationnelle ni déclarative, elle se veut avant tout performative. Elle ne s’inscrit pas dans un processus délibératif, pour chercher avec d’autres interlocuteurs, les voies d’une sortie de la guerre. Elle n’entre même pas dans une discussion sur les « causes de la guerre », même si cette expression revient invariablement dans la rhétorique du pouvoir russe. Ces « causes », telles que les entend le Kremlin, ne sont pas discutables : elles sont des points d’appui pour atteindre des objectifs qui ne dépendent en réalité pas d’elles, mais de la seule volonté du pouvoir russe.
Aussi est-il nécessaire de comprendre ce que les mots employés par ceux qui règnent sur la Russie veulent dire, ou plus exactement ce qu’ils visent à établir comme réalité future. Le livre de Michel Niqueux, Vocabulaire du poutinisme, publié par la maison d’édition À l’Est de Brest-Litovsk, qui est aussi l’association qui a créé et porte le site web d’information gratuit Desk Russie, est à cet égard très précieux. Retenant une quarantaine de mots et d’expressions qui caractérisent le discours russe depuis 2020, l’auteur, professeur émérite de l’université de Caen Normandie, spécialiste de littérature et de civilisation russe, met en évidence l’idéologie promue par ceux qui ont repris le pouvoir après la brève ère de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Il rappelle à juste titre que cette reprise en main avait été annoncée et souhaitée dès 1990 par Alexandre Zinoviev, logicien et sociologue, devenu célèbre pour son ouvrage monumental Les Hauteurs béantes, mais qui n’a pas tardé à s’afficher comme un nostalgique du communisme. Selon cet éphémère « dissident » profondément pessimiste sur la nature humaine, une telle évolution était inéluctable, elle relevait en quelque sorte de la « loi naturelle » de toutes les sociétés.
Les nombreuses citations qui accompagnent chaque item permettent de mesurer que la novlangue du poutinisme n’est pas une propagande de circonstance, une œuvre superficielle, mais une construction délibérée, qui s’appuie sur des éléments anciens, constitutifs d’un courant idéologique profond et structuré, dont une partie trouve son origine dans les représentations qui ont présidé à la fondation de l’État russe, qui s’est pensé comme la Troisième Rome.
La particularité du poutinisme, c’est qu’il s’ancre dans une partie de l’histoire russe qu’il choisit et manipule à l’envi. Pour autant, comme le signale Niqueux, « l’idée russe » qu’entend défendre le Kremlin s’est notoirement inspirée de l’idéalisme allemand. Comme quoi tout est bon, à Moscou pour justifier et nourrir un puissant discours anti-occidental et bien sûr antidémocratique.
Au fil des pages de ce petit livre, se dessine, derrière les mots et les slogans, un véritable projet politique qui vise, d’un côté, au contrôle et à la soumission de la société russe, et de l’autre, à l’extension de la puissance russe en Europe, d’abord dans les pays dits de « l’étranger proche ». Ici et là, l’objectif, c’est bien l’assujettissement de notre continent, justifiée par le fait que la Russie serait, comme l’écrivait le philosophe ultranationaliste Timofeï Sergueïtsev, en avril 2022, « la dernière instance de protection et de préservation de l’Europe historique (Vieux Monde), que l’Occident a finalement abandonnée. »
Cette petite collection des perles idéologiques du poutinisme – les mots pour le dire et surtout les mots pour le faire – donne les outils d’une véritable intelligence de ce qui nous menace non seulement depuis l’entrée des troupes russes en Ukraine fin février 2022, mais au moins depuis l’accession de Vladimir Poutine au sommet du pouvoir russe, en 2000. C’est la nature profonde du régime russe et ses objectifs qui se trouvent ainsi exposés en quelques pages. On comprend qu’entre la Russie de Poutine et nous, le fossé est profond : entre l’héritage de Kant, Locke, Montesquieu, Diderot, Rousseau… et le corpus idéologique du Kremlin, la rupture est consommée.