Sortir de la prédation

Dans L’imaginaire prédateur (Les Belles Lettres, 2026), la philosophe Noémie Belson-Monsacré réfléchit à la place de la prédation dans l’organisation racialisée du système colonial. Elle montre comment le racisme se développe aussi dans un langage qui oppose des «  proies  » et des «  prédateurs  ».  


Comment ne pas dissocier diverses formes de brutalité visant des populations stigmatisées ? Dans son livre posthume, la philosophe Noémie Beslon-Monsacré propose de mesurer, par la lecture de livres qui ont marqué le xxe siècle, « l’incidence de la violence politique sur la constitution de l’imaginaire identitaire ». Il faut entendre ici la formation des identités dans un sens double : le mouvement par lequel on se définit soi-même tout en (contre)-définissant l’autre. Cette prise, au sens cynégétique, est ce qui conduit à penser la relation à l’autre sur le mode de la prédation. C’est autour de ce concept que s’organise la réflexion de ce livre posthume1.

Les quatre auteurs choisis pour accompagner cette hypothèse dessinent une constellation intellectuelle, esthétique et historique qui rend justice de complexités qui sont encore celles de notre temps. Le premier est le haut fonctionnaire et romancier, René Maran, premier prix Goncourt noir pour la publication de son roman Batouala en 1921. Suit Louis-Ferdinand Céline à propos de deux des trois pamphlets antisémites (Bagatelles pour un massacre, 1937 et L’École des cadavres, 1938). Le chapitre le plus long est consacré au roman Native Son (1940) de Richard Wright, dont l’exil en France a joué un rôle déterminant dans la circulation des motifs antiracistes des États-Unis vers l’Europe. Pour finir, l’autrice revient sur des dimensions de Peau noire, masques blancs (1952), de Frantz Fanon, qui semblent répondre aux ambivalences de René Maran et donner les clés d’une émancipation face au regard prédateur.

Le regard colonisateur

René Maran, Guyanais formé au lycée de Bordeaux où il noua une amitié avec Félix Éboué, était fonctionnaire de police dans l’Oubangui-Chari lorsqu’il composa son roman. Le livre dont l’intrigue multiplie les regards contradictoires sur les populations africaines et leurs colonisateurs est, en revanche, précédé par une préface qui dénonce de façon tranchée les perversités de la « situation coloniale » en Afrique. Est mise en scène la triangulation entre l’acteur colonisateur, sa cible africaine saisie dans sa fidélité à la coutume et aux rites hérités, mais également l’Africain asservi et à demi-assimilé converti en garde-chiourme de l’ordre colonial. Par une forme d’écho, la nature prédatrice de l’entreprise coloniale est illustrée par l’importance accordée au motif de la chasse et les descriptions qui en découlent. L’administrateur impérial français Maran était également un écrivain animalier. C’est dans cette double perspective qu’il convient de comprendre le versant ambivalent du roman, qui n’hésite pas à animaliser l’homme africain. On peut interpréter ce geste comme une reprise de stéréotypes allant jusqu’à la dérision, ou comme la prise en compte d’une différence d’ontologie entre l’insertion des Européens et celle des Africains dans la nature. Même si on peut aujourd’hui critiquer le projet de Maran pour son goût des lieux communs, celui-ci passe par la déformation de la langue du récit, à partir de la maîtrise la plus classique du français : cette piste est celle du refus de l’enfermement dans un référent unique.

Intervient alors Céline qui avait, dans Voyage au bout de la nuit (1932), vomi les colonisateurs du Congo, mais pour autant renvoyé les Africains à leur animalité. Mais ce dernier se trouve convoqué afin de mesurer comment ses pamphlets antisémites sont des « dévorateurs de juifs ». L’analyse porte sur l’écriture d’une feinte oralité, qui mime la vérité du sentiment contre les artifices d’une écriture de la tromperie. Elle opère le retournement par lequel, tout en appelant au meurtre, l’auteur se présente comme une proie victime de ses persécuteurs fantasmatiques. Pour Céline, en excipant du récit des persécutions qu’ils ont subies, les Juifs prennent l’aspect de prédateurs. Surpuissants comme les vampires et méprisables comme la vermine, les Juifs sont à la fois placés au sommet de la puissance et dans la fange de l’insignifiance. Noémie Beslon-Monsacré repère, avec justesse, que : « Chez Céline, le Juif occupe la place du Nègre ; il utilise sans cesse le registre raciste anti-[Noirs] pour renforcer la critique du Juif. »

Cette réflexion conduit à analyser ce monument de la littérature qu’est le Native Son de Richard Wright. Publié aux États-Unis en 19402, le roman raconte le parcours de Bigger Thomas, jeune homme noir d’un quartier pauvre du South Side de Chicago. Le personnage principal trouve son destin tragique dans le mouvement même par lequel il s’insère, mais en position d’infériorité irrémédiable, dans le monde des Blancs. Sa trajectoire apporte la démonstration que l’héritage ségrégationniste de la traite et de l’esclavage n’offre à ses victimes que des impasses. Impossibilité non seulement de l’auto-estime, mais même de la capacité à se définir soi-même. Impossibilité de bâtir une relation sociale avec tout Blanc, y compris lorsqu’il s’agit d’une personne disposée à nouer un rapport de travail, ou même quand se présente la possibilité d’établir un lien affectif habité par la bienveillance. Dans une société aussi déréglée, il se trouve que des Blancs peuvent être bien plus au fait du travail antiraciste conduit par des organisations telle que la National Association for the Advancement of Coloured People que les victimes de la ségrégation elles-mêmes. Il en résulte qu’un déploiement individuel de bonne volonté est impuissant à modérer les effets généraux de la discrimination.

Le langage de la prédation

On trouve ici un thème que Fanon reprend avant bien d’autres : l’octroi d’une égalité consentie dans le cadre de relations personnelles ne peut se substituer à la conquête politique de l’égalité. Comme l’écrit l’autrice, « la philanthropie est un aveuglement, un cache-misère qui est plus le signe de la mauvaise conscience qu’une réelle remise en question ». C’est au point que le sentiment de haine que Bigger éprouve à l’égard du policier Britten qui le traque s’avère un meilleur carburant d’émancipation que la relation de séduction et de consentement à la sexualité dont il fait l’expérience auprès d’une jeune femme blanche. Son prénom renvoie moins à l’hypothèse qu’il grandisse (Bigger) qu’à la possible substitution de la première lettre « b » par une autre, le « n », pour former nigger. Sans écho avec le dispositif choisi par Céline, on trouve, tout de même, chez Wright l’association de la haine des Juifs soupçonnés d’infecter la nation par l’idéologie communiste et de polluer les femmes blanches par l’intermédiaire de la sexualité noire. Car c’est bien l’avocat Max – juif et communiste – qui, dans son plaidoyer, place les magistrats et les jurés face au non-dit du procès : si Bigger, qui a tué deux femmes, est devenu un monstre, c’est qu’il incarne le résultat monstrueux de l’histoire qui a accouché de la société américaine contemporaine.

Ce qui précède permet, en quelque sorte, de mesurer le caractère hors norme de l’irruption de Fanon et de son premier livre. La matière première de la conscience est ici prise à bras-le-corps : c’est d’abord le langage, celui que le subalterne essaie d’imiter, celui par lequel on s’adresse à lui, celui qui l’enracine dans une histoire dont il faudrait se débarrasser. Avec le langage de l’analyse psychologique et, de fait, sociologique, Fanon définit l’équation où se débattait Bigger : « Le Noir cherche la reconnaissance par le Blanc, mais selon des codes asymétriques, selon des représentations qui le maintiennent dans la position du vaincu. »

Chez Fanon, on touche au cœur de la difficulté : refuser de fonder une identité sur une base chromatique, tout en analysant comment le corps de l’homme noir s’est trouvé historiquement investi d’un sens politique écrasant. C’est en ce point que le regard médical et psychiatrique montre toute sa puissance de révélation, car il invite à identifier les pathologies de la structure sociale, c’est-à-dire engendrées par la structure sociale (et politique). Ce dispositif prédateur définit et particularise l’homme noir et le Juif dans des cantons séparés de l’espace social. En sorte que ces proies sont portées, de façon parfois solidaire, à devenir « missionnaires de l’universel ». L’émancipation n’est pas un marchandage, car la proie ne peut rien négocier d’autre que de cesser d’être une proie. Ainsi, le poison de la prédation a pénétré si profondément dans la structure coloniale que l’insurrection est le seul remède à une reprise de soi comme acteur de son histoire. Car aucune identité ne peut se concevoir comme le seul fruit d’une position de victime. C’est-à-dire de simple proie.

Le livre propose ainsi une intelligence du racisme par la notion de prédation. S’il articule la question de la race et celle du pillage historique que fut l’expansion coloniale, il ne tranche pas, et à raison, sur le point de savoir si c’est une disposition raciste qui a rendu possible la vaste prédation, ou si c’est elle qui a suscité des justifications fondées sur la hiérarchie des races. Le point est ailleurs. Il consiste à observer comment l’image de la chasse donnée à la bête, se retourne dans une organisation racialisée de la société. L’autrice montre comment le prédateur estime être devenu la proie d’une sauvagerie noire, faite de violence et d’hypersexualité, mais aussi la proie d’une perversion juive, faite de jérémiades et de machinations. Car, au-delà de la justesse de la notion de prédation, le livre est parcouru par un second fil rouge. Il invite, à la façon de Fanon lui-même, à ne pas dissocier l’examen de la négrophobie et celui de l’antisémitisme.

  • 1. On doit à Hélène L’Heuillet et à Souleymane Bachir Diagne d’avoir assuré l’édition du texte de cette jeune philosophe, décédée en 2024.
  • 2. Et traduit en français en 1947 aux éditions Albin Michel.

L’imaginaire prédateur 
Noémie Belson-Monsacré

Les Belles Lettres, 2026
340 p. 25,90 €