Crédit : Canva
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La Pologne, renfort de l’Europe ?

La victoire d’une coalition libérale aux élections polonaises d’octobre 2023 a prouvé que la voie illibérale, populaire en Europe centrale ces dernières années, n’est pas irréversible. Mais il faudra de nombreuses réformes pour solder le lourd passif des nationalistes conservateurs.


La victoire à Varsovie d’une coalition libérale pro-européenne pourrait modifier les équilibres européens. Elle donne une nouvelle chance à l’Europe centrale, plutôt tentée ces dernières années par l’illibéralisme, et renforce sa place au sein de l’Union en montrant que le nouvel autoritarisme n’est pas irréversible1. En Pologne même, l’action de la « coalition du 15 octobre » dirigée par le Premier ministre Donald Tusk, leader de la Plateforme civique, reçoit un franc soutien populaire. On assiste à un retour prudent de la confiance dans les personnels dirigeants. Quant à Jarosław Kaczyński, chef du parti Droit et Justice (PiS) et du pouvoir sortant, il a perdu sa popularité et ses soutiens sombrent dans le fatalisme. Mais a-t-il dit son dernier mot ?

Consolider la victoire

Cette victoire correspond à de réelles évolutions de la société polonaise qu’il faut désormais consolider. La confirmation de ces changements sera longue : elle dépendra de la solidité de la coalition, passera par d’autres échéances électorales à court terme (locales en avril, européennes en juin et surtout présidentielles début 2025) et devra se concrétiser par une rupture radicale avec l’État autoritaire mis en place ces huit dernières années par le PiS.

Le passif laissé par les nationalistes ultraconservateurs est très lourd. Les institutions investies par leurs soins demeurent à leur solde (le Tribunal constitutionnel, le système judiciaire, la présidence de la République, etc.). La situation économique, malgré un bon taux de croissance, est dominée par un fort endettement longtemps camouflé et par un retour de l’inflation qui pèse de plus en plus sur les budgets des ménages. La place et l’image internationales de la Pologne en ont considérablement pâti. L’Union européenne avait dû bloquer plusieurs grands transferts financiers du fait des atteintes à l’État de droit. Les tensions avec l’Allemagne s’étaient artificiellement aiguisées du fait des campagnes de haine du PiS. Tout cela alors que la population polonaise accueillait de manière exemplaire des millions de réfugiés ukrainiens et que le territoire polonais devenait le centre de distribution de l’aide militaire internationale à l’Ukraine2.

Les forces en présence, travaillées par des conflits internes, disposent chacune de solides ressources politiques pour la faire évoluer dans leur sens. La direction du PiS, apparemment moins fataliste que son électorat, veut s’appuyer sur les institutions qu’elle contrôle encore pour entraver les lois votées par le nouveau Parlement. Cela ne fonctionne pas toujours bien, grâce aux astuces juridiques du gouvernement et aux divisions au sein du parti. Ce dernier est en effet secoué par de fortes querelles, centrées sur la personne de Kaczyński, considéré comme de moins en moins compétent et tenu pour responsable de l’échec du 15 octobre. Des courants se formalisent en vue de sa succession et affirment des orientations divergentes face au gouvernement Tusk. Les plus modérés, sinon conciliants, intriguent autour de l’ancien Premier ministre Mateusz Morawiecki et de membres du cabinet d’Andrzej Duda, président de la République. À l’inverse, de jeunes eurosceptiques, aux déclarations nationalistes enflammées, prêchent autour de l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Przemysław Czarnek, pour une opposition plus ferme et radicale. Mais Kaczyński aime à manipuler ces deux penchants, parfois à les concilier, et son art d’exploiter les crises demeure.

Côté coalition, Donald Tusk bénéficie d’une majorité confortable à condition que l’entente perdure entre les quatre partis. Elle couvre un large spectre, du centre droit démocrate-chrétien à la gauche social-démocrate, en passant par le parti libéral. Unis contre le PiS, ils soulignent volontiers la compétence, l’expérience et l’efficacité de Tusk. Pourtant, les tensions inévitables sont apparues sur des questions d’importance – comme, par exemple, le droit à l’interruption volontaire de grossesse. Le parti démocrate-chrétien et le vieux parti agrarien (PSL), unis au sein de la coalition sous le nom de Troisième Voie, ont déjà fait preuve de retournements. Leur président, Szymon Hołownia, actuel maréchal de la Diète, est l’un des personnages les plus populaires du nouveau pouvoir, son groupe est le plus nombreux après celui de la Plateforme civique. Or la position majoritaire de la coalition du 15 octobre dépend de lui.

L’art de la réforme

En fait, Tusk a choisi d’agir vite et de surprendre ses adversaires. Il s’est fixé cent jours pour de premiers résultats, n’ignorant pas que le PiS ferait tout pour l’en empêcher. Ainsi, avec son ministre de la Culture, il a trouvé une astuce juridique pour réorganiser les médias publics. La télévision nationale, TVP, organe d’une propagande haineuse, a vu, dès la formation du nouveau gouvernement, sa direction licenciée par son ministre de tutelle. Kaczyński a hurlé contre l’atteinte à la liberté d’expression orchestrée, selon les présentateurs de TVP, par « Adolf » Tusk. Un « vide juridique » a donné au ministre toutes latitudes et, en quelques mois, de nouvelles équipes ont garanti des médias indépendants, au grand dam de Kaczyński et, selon les sondages, à la grande satisfaction de l’opinion.

Pour réformer le système judiciaire et poser les bases d’un nouvel État de droit, Tusk a nommé ministre de la Justice un militant des droits de l’homme très respecté, Adam Bodnar. Il s’est engagé dans un projet de réforme, en conformité avec la Constitution polonaise et le droit européen, des institutions les plus importantes : Conseil national de la magistrature, Cour suprême, Tribunal constitutionnel, parquet et procureurs, école de la magistrature,  etc. En attendant sa mise en œuvre, le ministre remplace les personnes nommées par le PiS à de nombreux postes décisifs par des intérimaires compétents, le temps d’organiser des concours publics. En février 2024, il a présenté son plan au niveau européen et permis à la Commission de juger de la bonne volonté du gouvernement de rétablir l’État de droit. Par conséquent, la Pologne a pu recevoir une partie des dizaines de milliards d’euros bloquées pour non-respect des valeurs européennes.

Une voix européenne

Concernant la question plus difficile de l’interruption volontaire de grossesse, pratiquement interdite par le PiS, Hołownia et ses députés s’opposent à une liberté totale. Ils n’y sont favorables que dans les cas critiques (vie de la mère en danger, inceste ou viol, enfant malformé), mais pas lorsqu’il s’agit de la simple volonté de la femme. Pour l’instant, la question demeure ouverte dans la coalition, mais la pression des mouvements féministe est forte. Tusk parviendra-t-il à trouver un compromis ?

Quant au redressement du pays, il est pensé dans une perspective européenne. L’orientation et l’expérience de l’ancien président du Conseil européen favorisent les clarifications. Il donne à la Pologne, avec son ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski, une autre voix dans l’arène internationale. Auteur de discours remarqués en Europe et à Washington, ce dernier s’affiche en défenseur intransigeant du soutien politique et militaire à l’Ukraine face à une Russie de plus en plus agressive – et devant un Congrès américain hésitant.

La nouvelle majorité revient à la concertation privilégiée avec l’Allemagne et la France dans le cadre du Triangle de Weimar.

Stratégiquement, la nouvelle majorité revient à la concertation privilégiée avec l’Allemagne et la France dans le cadre du Triangle de Weimar, imaginé par Bronisław Geremek après 1989, qui a montré récemment son efficacité lors des tensions franco-allemandes sur l’Ukraine, en plaçant Tusk en médiateur. Si elle a également aidé à la construction d’une solution européenne à la crise provoquée par l’exportation de céréales et de produits agricoles ukrainiens dans l’Union, elle demeure fragile. Pire, elle a joué en sens inverse : le PiS, fortement implanté chez les agriculteurs, a su flatter leur mécontentement et en tirer profit lors des élections locales.

Ainsi, la transformation en cours en Pologne devrait consolider l’Europe. Elle a amorcé d’importantes réformes politiques et sociales, tout en devenant indispensable au renforcement économique et géopolitique de l’Union européenne, et à son élargissement. Mais est-elle complètement acquise ? La bataille est en cours…

  • 1. Voir Jean-Yves Potel, « Pologne : la sortie de l’autoritarisme », Esprit, décembre 2023.
  • 2. Voir J.-Y. Potel, « La Pologne, pays d’accueil », Esprit, mai 2022.