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Notes de lecture

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Après Jésus sous la dir. de Roselyne Dupont-Roc et Antoine Guggenheim

L’invention du christianisme Préface de Joseph Doré, postface de Marcel Gauchet

janv./févr. 2021

En 2017 est paru chez Albin Michel un superbe Jésus. L’encyclopédie, qui rassemblait dans un beau livre de conception originale et abondamment illustré tout le savoir aujourd’hui disponible sur le « Jésus de l’histoire et le Christ de la foi » (pour reprendre une expression reçue). Il était logique que le même éditeur ne s’arrête pas à la figure de Jésus, exceptionnelle mais météorique dans la galerie des grands personnages de l’histoire, quand elle est détachée de ce qui s’est « inventé » à partir d’elle : le christianisme. Voici donc que paraît la suite, selon les mêmes principes – textes de fond et encadrés très divers confiés aux meilleurs spécialistes, illustrations multiples et magnifiques, présentation remarquablement étudiée – L’invention du christianisme « après Jésus ». Levons tout de suite une ambivalence dans le titre : le christianisme n’a pas été inventé de toutes pièces, « construit » comme on dit aujourd’hui, hors de l’énergie ou de la puissance énergétique conférée au groupe de ses disciples par le Christ ressuscité, ou par l’Esprit du Ressuscité comme les chrétiens le diront plus tard. Logiquement, cette histoire aurait dû se terminer par la crucifixion, qui signifiait la fin de l’aventure du groupe de disciples réunis autour du Maître, ou du « Seigneur », comme on l’a appelé très tôt. Il en a été autrement, comme le racontait la fin de Jésus. L’encyclopédie : l’aventure, l’« affaire Jésus », la plus « extraordinaire » et la plus « mystérieuse » qui soit, a continué et… changé le cours du monde, comme le dit Marcel Gauchet au début de sa postface.

Ce livre-ci commence un peu plus tard, avec l’apparition et la circulation des premiers écrits qui non seulement racontent et proclament ce qui s’est passé, mais déjà expliquent ou même « pensent » l’événement christique et son sens, non seulement dans le cadre du judaïsme, mais aussi dans celui du « paganisme » de l’Empire romain et de la langue grecque. On l’oublie trop : l’écrit le plus ancien est une lettre de Paul (aux Thessaloniciens), datée du début des années 50. Une « lettre », certes, à une ou des communautés, mais une lettre de part en part théologique, « intellectuelle », et non pas un récit. Les narrations évangéliques viendront après, mais quoi qu’il en soit (Joseph Doré le rappelle dès l’introduction), Jésus lui-même n’a laissé aucun écrit, aucun recueil de paroles, et moins encore un quelconque « catéchisme ». Et pour cette raison, il n’est pas, comme on le dit souvent, le « fondateur » du christianisme (ce mot s’applique mieux à Paul), mais plutôt son « fondement ». En dehors des écrits (qui comptent aussi un récit historique, les Actes des Apôtres, et une Apocalypse), l’archéologie notamment fournit des renseignements sur les origines. Le contexte du monde juif « en plein bouleversement » (émergence et affirmation du judaïsme rabbinique), le contexte spirituel et philosophique des deux premiers siècles et bien entendu la « mondialisation » romaine font l’objet de multiples entrées.

À cause de récentes controverses qui ont montré l’exacerbation actuelle des sensibilités sur ces sujets, il est certain que la mise au point sur le « repas du Seigneur », l’ancêtre de la messe, et sur la fabrication des rites propres du christianisme (pratiques du baptême, installation du dimanche, signe de croix, pardon des péchés) est une très bonne idée et intéressera nombre de lecteurs. Un morceau de taille – Paul et son rôle, magnifié ou honni, depuis Nietzsche surtout – est traité avec l’ampleur qu’il faut, mais il a fait l’objet d’innombrables réflexions, et il se peut que des lecteurs fassent plus de découvertes à propos d’aspects pratiques – les rapports entre Église et Synagogue, la constitution des communautés, l’organisation des Églises et l’apparition des ministères (des « prêtres » entre autres), la place des femmes dans la naissance du christianisme… D’autres, ou les mêmes, pourront de toute façon réfléchir sur la christologie (l’identité de Jésus, Messie inattendu et paradoxal qui inverse les signes en devenant « Christ et Seigneur », « Verbe fait chair ») avant les définitions trinitaire et christologique du ive siècle, et d’autres encore sur la diffraction géographique du christianisme avant qu’il devienne religion officielle de l’Empire romain. Christine Pedotti introduit chaque partie par un bref mais très pertinent récit, et dans la conclusion, Marcel Gauchet tente une fois encore, dans un texte frappant, d’éclairer l’énigme, ou les logiques secrètes, d’une « histoire qui n’aurait jamais dû avoir lieu ».

L’ouvrage est le fruit d’un travail collectif de longue haleine, avec un fort croisement de disciplines savantes, et certainement un travail éditorial très important. Ce n’était pas gagné au départ, le continent à explorer était immense, les thématiques complexes. Il importe de saluer au bout une vraie réussite, au ton très juste – c’est important ! –, où ne sont pas oubliés, comme il se doit, index, glossaire, bibliographie, crédits iconographiques, précisions sur le comité éditorial et les auteurs.

Albin Michel, 2020
704 p. 49 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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