Le monde selon Sisun de Chung Serang
Traduit par Suzy Borello et Lim Yeong-hee
Avec ce roman, « soigneusement tissé de 2016 à 2020 en partant d’une boutade et d’une tragédie », Chung Serang, née en 1984 à Séoul, également éditrice et autrice de science-fiction, transforme une fresque tendre, lyrique, humoristique sur la transmission en un témoignage sur la Corée, les rouages du pouvoir, le monde de l’art ou encore l’écologie et le féminisme. Le fil du récit est simple : la famille de Sisun, dix ans après sa mort, et en dépit de son opposition farouche à une coutume jugée archaïque, décide de l’honorer par le rite funéraire traditionnel ou jesa ; le lieu choisi pour cet hommage est Hawaï, plaque tournante de son destin.
La puissance du roman tient en son absence de linéarité. Les préparatifs du banquet bousculent les treize membres de la famille, dans l’instant même de leurs efforts pour trouver l’offrande idéale, au passé dans les souvenirs qu’ils chérissent de leur aïeule, dans le futur à travers le regard que la défunte porterait sur leur vie. En miroir à l’agitation, tant physique que mentale, le temps semble mis entre parenthèses, comme pour mieux permettre à chacun des acteurs de se définir comme descendant de Sisun, de trouver une place dans son monde. L’extrait d’un écrit ou d’une interview de Sisun, en introduction à chaque chapitre, sans respect d’un quelconque ordre chronologique, y concourt.
Tout se passe comme si le livre de la vie de cette femme coréenne du xxe siècle était revisité, avec des photographies toujours fortes et intactes en marge de légendes à contextualiser. Les images défilent : Sisun seule survivante d’une famille entière massacrée pendant la guerre de Corée ; Sisun s’enfuyant à Hawaï pour un mariage fictif et y travaillant comme blanchisseuse ; Sisun partant à Düsseldorf avec un célèbre peintre allemand, puis échappant à sa domination manipulatrice ; Sisun renonçant à devenir artiste peintre ; Sisun revenant en Corée et y devenant une référence intellectuelle ; Sisun mariée à deux reprises, mère de famille, symbole de toutes les formes d’oppression.
Ces figures plurielles trouvent un écho dans le rappel des conversations qui mettent en scène Sisun et un des membres de sa famille. Sisun ne cesse d’encourager sa belle-fille Nan-jeong, lectrice compulsive, à se lancer dans l’écriture ; Sisun rate, pour la seule et unique fois, la date butoir de remise d’un texte parce qu’elle décolle des timbres à la demande de sa petite-fille Uyun ; à Tae-ho, son gendre qui s’insurge contre ces marginaux qui abusent de sa crédulité, Sisun rétorque qu’elle paye ainsi ses dettes morales, comme celle envers ce purificateur d’eau qui l’escroque peut-être, mais lui a sauvé la vie en venant de loin pour lui dire de ne pas retourner dans sa ville natale.
Les liens que les descendants de Sisun tissent entre eux sont une autre illustration des qualités dont ils ont hérité. Sa détermination se retrouve dans les efforts conjugués de Myeong-Hye et de Kyeong-a pour prolonger et sauver l’entreprise de leur père et beau-père, second mari de Sisun. Son altruisme, son sens de l’humain sont présents dans les échanges entre les deux cousines, Uyun clouée sur un lit d’hôpital et Jisu qui lui donne la force de lutter, à coups de plaisanteries et de promesses de voyages et d’aventures.
Les facettes de sa personnalité se retrouvent dans la diversité des offrandes choisies : Jisu pense à l’artiste, renonçant à peindre, en photographiant un minuscule arc-en-ciel ; Uyun honore son courage et sa résilience en recueillant l’écume de la plus belle vague sur laquelle elle a réussi à surfer ; Sang-heon rappelle sa simplicité en apportant de modestes fruits. La recherche d’un hommage qui ait du sens pour lui, tout en témoignant de son lien réel ou imaginaire avec Sisun, conduit chaque protagoniste à devenir le témoin engagé d’un des aspects d’une société encore toxique.
Myeong-eun, femme célibataire, sans enfant, est critiquée pour son indépendance ; Uyun, « conceptrice de monstres » après avoir espéré être sculptrice, a du mal à s’imposer dans son milieu ; Kyeong-a s’insurge toujours contre les violences dont les employées de son père, pour la plupart homosexuelles, étaient victimes lors de leurs déplacements professionnels.
Hyerim, la petite-fille de Sisun, passionnée par les oiseaux, regrette que bien des espèces aient disparu de Hawaï ; Nan-jeong critique l’annexion d’Hawaï par les États-Unis ; Myeong-hye acquiesce quand la kumu-hula, son professeur de hula, préfère parler de « locaux » plutôt que de « natifs » à propos des habitants d’Hawaï ; Jisu comprend pourquoi Chase, moniteur de surf de Kyurim, refuse de se faire appeler par son prénom masculin Kyurim, car harcelé à l’école, et culpabilise d’avoir perdu sa meilleure amie pour ne pas avoir empêché la diffusion de certaines photos sur Internet.
« Je vous ai donné des jambes capables de parcourir les six continents et les cinq océans », rétorque Sisun à sa petite-fille Jisun qui se plaignait de la forme de ses mollets. Le message de la matriarche à ses enfants et petits-enfants, et peut-être même au-delà, n’est-il pas de croire en la vie et de ne jamais renoncer ?