La France d’après. Tableau politique de Jérôme Fourquet
avec la collaboration de Sylvain Manternach
Disons-le sans ambages : Jérôme Fourquet a repris partiellement, comme sous-titre de son livre, le titre de Siegfried, mais le « tableau politique » ressemble ici à s’y méprendre à un « tableau prophétique ».
Comme son maître en sociologie politique, André Siegfried, dont les travaux (surtout le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République de 1913) lui servent encore et auquel il rend largement hommage, fût-ce pour s’en distancier, Jérôme Fourquet prend ses méthodes et ses matériaux d’analyse dans de multiples disciplines (géographie physique et humaine, histoire, sociologie, anthropologie, ethnographie, économie), sans oublier la littérature, la presse locale, les événements marquants de l’actualité récente servis au jour le jour par les médias. Et bien entendu, il y a aujourd’hui les sondages, un outil dont le directeur du département Opinion à l’Ifop ne saurait ignorer les données. Après L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil, 2019) et, avec Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie (Seuil, 2021), La France d’après apporte du neuf sur l’évolution de la France politique, celle qui a abouti au vote pour Macron en 2017 et en 2022, et qui se poursuit certainement – en s’accélérant ? en se ralentissant ? – à travers les crises inédites que l’inattendu jeune président a dû affronter (Covid, Gilets jaunes, manifestations contre la réforme du régime des retraites, émeutes de début juillet 2023…).
L’ouvrage est fait d’une sorte de parcours électoral quasi mémoriel dans les régions, les départements et les cantons français. Il est citadin autant que rural, avec des descriptions très vivantes des transformations, assez anciennes ou très récentes, de caractéristiques physiques ou humaines propres à chaque territoire : ici se sont défaits de vieux fiefs (le Parti socialiste dans la Nièvre, la banlieue rouge en Seine-Saint-Denis, les clans en Corse, l’Alsace dialectale…), avec des résurgences en certains lieux (les Bonnets rouges bretons en 2013, les montagnes du pays d’Oc avec Jean Lassalle…) ; là se sont constitués de nouveaux cadres électoraux (dans les « grandes marges franciliennes », à Paris « gentrifié », dans le couloir frontiste de la basse vallée du Rhône), à moins que les anciens se soient maintenus (comme à Toulouse, avec la résistance à la vague verte aux élections municipales). Ailleurs encore, de nouveaux agrégats partisans sont apparus : il y a une géographie électorale des vignobles, d’autres sont nées des luttes environnementales, du lieu d’implantation des centrales nucléaires, de l’emplacement des casernes militaires, de la cristallisation de sensibilités « animalistes »… À de rares expressions près, la progression, dans tous les milieux, du Rassemblement national est nette, sans fatigue excessive ni propagande outrée ni bataille idéologique forcenée de sa part : il attend tout simplement son heure pour ramasser la mise.
La fin du livre est constituée d’une ample et synthétique analyse des tournants et des gains du Rassemblement national depuis l’élection présidentielle de 2002 (où Jean-Marie Le Pen avait été écrasé par Jacques Chirac au second tour). Elle donne inévitablement à penser que l’élection de 2027 verra, à moins d’événements exceptionnels d’ici-là ou d’une discipline républicaine rigoureusement respectée au second tour, la consécration de ses efforts en tous genres pour devenir un parti normal, digne de la démocratie et capable de gouverner. Souhaiterait-il que de facto naisse au fil des pages un sombre pressentiment à partir de ses coups de sonde multiples, très différents mais toujours convaincants, au cœur d’une France électorale qui met de moins en moins son bulletin dans l’urne ? Voudrait-il convaincre qu’au train où vont les choses, tout cela va mal finir ? Disons-le sans ambages : Jérôme Fourquet a repris partiellement, comme sous-titre de son livre, le titre de Siegfried, mais le « tableau politique » ressemble ici à s’y méprendre à un « tableau prophétique ».