L’avenir se joue à Kyiv. Leçons ukrainiennes de Karl Schlögel
Traduit par Thomas Serrier
La politique russe n’a jamais réellement admis l’indépendance de l’Ukraine depuis 1991. (…) Si l’Ukraine tombe, la décomposition de l’Europe est assurée.
Karl Schlögel, historien de l’Union soviétique et de l’Europe centrale et orientale post-soviétique, est peu connu en France. Cette lacune est heureusement comblée par la traduction de son livre de 2015 sur les villes ukrainiennes, auquel il a ajouté une préface allant jusqu’en avril 2022. Réponse à l’annexion violente de la Crimée par la Russie, qui n’a jamais accepté sa séparation avec l’Ukraine, devenue l’obsession de Poutine. La politique russe n’a jamais réellement admis l’indépendance de l’Ukraine depuis 1991. Les élites et la population russes ont considéré l’État ukrainien comme une création artificielle et temporaire. « Il est impossible de nous ôter du cœur la conviction que les Ukrainiens font partie de notre peuple », affirmait Eltsine en 1997. La même année, Zbigniew Brzezinski écrit dans Le Grand Échiquier : « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire, mais le devient automatiquement avec une Ukraine subordonnée. »
L’avenir se joue à Kyiv n’est pas une nouvelle histoire de l’Ukraine, mais un parcours historique, culturel et esthétique du pays. Dans les deux avant-propos, Karl Schlögel avoue son désarroi devant ce qu’il n’hésite pas à qualifier d’impuissance européenne à prévoir puis à mesurer la gravité de l’invasion russe. Il jette son regard sur les villes de Kyiv, Odessa, Yalta, Kharkiv, Dnipro, Donetsk, Chernivtsi et Lviv, chacune évoquant un passé particulier : les empires des Habsbourg et le tsarisme, dont les traces architecturales sont encore si visibles à Lviv ; les sociétés multiethniques dans lesquelles Russes, Grecs, Allemands, Tatars, Juifs en Galicie ou à Odessa, ont joué un rôle important. À la fin de la Première Guerre mondiale, les empires allemand, austro-hongrois et ottoman furent démembrés. La Pologne récupéra ses anciennes provinces de Galicie et de Volhynie occidentale. La Roumanie hérita de la Bucovine autrichienne et de la Bessarabie russe (future Moldavie). La Tchécoslovaquie reçut la Ruthénie subcarpatique. Le sol ukrainien devint le théâtre d’une guerre civile d’une violence inouïe, où les luttes entre Rouges et Blancs s’ajoutèrent aux pogroms contre les Juifs. On assista à des déplacements massifs de populations et déjà à une terrible famine qui fit 700 000 morts en 1921. L’expérience soviétique de l’entre-deux-guerres est marquée par l’Holodomor qui a décimé un cinquième de la population. Quant à la Seconde Guerre mondiale, les horreurs de l’Holocauste et de l’occupation allemande, les violences et les massacres entre Ukrainiens, Polonais et Russes ont laissé, au travers de la figure contestée de Stepan Bandera, des séquelles toujours vives.
Pourquoi cette guerre fratricide ? La tragédie de l’Ukraine est de s’être trouvée entre les mondes russe, polonais-lituanien, austro-hongrois et tataro-turc, au milieu d’un vaste isthme reliant la Baltique à la mer Noire, entre l’Europe centrale et orientale et l’Europe slave et orthodoxe, entre les nomades de la steppe et les habitants des forêts. Si l’Ukraine tombe, la décomposition de l’Europe est assurée, conclut l’auteur. L’avenir de l’Europe se joue à l’Est.