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Notes de lecture

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La loi de 1905 n’aura pas lieu de Jean Baubérot, avec la coll. de Dora Mametti-Chaambi

juil./août 2020

On croyait presque tout savoir de l’élaboration de la loi de 1905, de ses origines, de ses principes, des influences intellectuelles qui ont joué un rôle, de ses débats mouvementés, de ses conflits irréductibles, de ses grands hommes et de ses principaux hérauts (positifs ou négatifs, selon le point de vue). Et voilà que Jean Baubérot remet encore une fois sur le métier les péripéties multiples qui ont abouti à ce qui est devenu peu ou prou une spécificité de la République française, admirée ou détestée. Tellement particulière en tout cas que le mot «  laïcité  » a mis longtemps à être traduit de manière juste : partout, en Europe et ailleurs, on ajoutait un «  -isme  », comme pour bien souligner sa nature idéologique (anticléricale) – ce qu’elle n’est pas.

Cet essai de sociologie historique (qui n’est qu’un premier tome) revient avant tout sur l’histoire de la séparation entre les Églises et l’État, c’est-à-dire sur le conflit au niveau du pouvoir – exécutif et législatif – qui se met en place à partir de 1902. À ce niveau, en effet, ne manquent ni les déclarations «  incroyables  » (comme, en janvier 1903, celle d’Émile Combes, le «  petit père  » très anticlérical dans la mémoire catholique, sur la nécessaire morale chrétienne pour donner du fond à la morale laïque), ni les anecdotes significatives, qui changent le regard sur des hommes et des moments de cette histoire. On note ainsi que, parmi les modèles de séparation évoqués, il y a le Mexique et… le Japon ! Et qu’entre catholiques du centre et de la droite opposés à la loi, les divergences ne manquèrent pas non plus. Au-delà, le livre est passionnant par la multiplicité des problèmes «  impensés  » qu’il relève, comme la « peur des femmes » dans les milieux républicains laïques : ces derniers voulaient bien des femmes converties au républicanisme, pourvu qu’elles restent des « parias laïques », comme le dénonce une militante en 1906. Les bons mots et les formules assassines bien trouvées, dans ce régime parlementaire par excellence que fut la IIIe République, se lisent avec délectation. Ainsi de Clemenceau, à propos d’Aristide Briand, quand ce dernier semble vaincu lors d’une péripétie des luttes entre gauches : « Le sacrifice d’Abraham Briand est définitivement consommé. » D’un autre, ce constat digne de l’Almanach Vermot : « Un pur trouve toujours plus pur qui l’épure. »

Aujourd’hui, des républicains «  plus purs que les purs  » ne veulent voir dans la loi de 1905 qu’un bloc, celui d’une laïcité coulée dans le béton – leur béton, bien sûr. Il est vrai que, pendant longtemps, la loi de 1905 a régné dans le camp laïque comme un résultat sûr, indiscutable, intangible, avec un degré d’anticléricalisme plus moins marqué, et le combat a persisté surtout autour de l’enseignement catholique. Mais on avait oublié les débats multiples et très vifs qui avaient précédé, au sein de la gauche elle-même, l’adoption de la loi. C’est au fond la situation qui prévaut de nouveau aujourd’hui : la gauche laïque comme la droite sont très divisées sur la vraie et bonne laïcité, dans une situation nouvelle de crise politico-religieuse. Mais personne n’ose lancer l’idée d’un nouveau débat au Parlement, par peur d’ouvrir la boîte de Pandore avec une issue plus qu’incertaine.

À noter une curiosité : un étonnant texte de Proust dans Le Figaro en 1904, où l’écrivain s’inquiète du projet en discussion d’Aristide Briand : il craint la « mort des cathédrales » et qu’« au bout de cinq ans les églises […] seront souvent désaffectées, transformées en musées ou en casinos »… Des craintes qu’on a beaucoup entendues après l’incendie de Notre-Dame en 2019. Mais Proust avait tort : nous savons aujourd’hui que la loi de 1905 a plutôt «  sauvé  » les églises. C’est un siècle de sécularisation intense qui les «  désaffecte  » aujourd’hui, plus sûrement que les lois et les incendies.

Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2019
430 p. 32 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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