Le Sacrifice du ciel. Une autre histoire de la raison de Mohamed Amer Meziane
En retraçant la construction historique de l’orientalisme et ses représentations de l’islam, cet essai interroge l’hégémonie de la pensée occidentale et invite à repenser les fondements de la raison à la lumière d’autres traditions intellectuelles.
« Alors que l’Europe occidentale n’est plus le centre du monde qui vient, comment se fait-il que le canon avec lequel nous pensons soit encore réduit aux œuvres de quelques hommes issus du continent européen, à l’autorité exclusive desquels nous devrions nous soumettre ? » : telle est la question que pose la deuxième phrase de l’introduction à cet essai au titre de prime abord énigmatique et au ton combatif. De fait, l’auteur y reprend à nouveaux frais une critique, voire un procès : celui de l’orientalisme, connu en France avant tout par un ouvrage, devenu un classique, d’Edward Saïd, avec un sous-titre sans équivoque : L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, traduit au Seuil en 1981 et préfacé par Tzvetan Todorov. Mais alors que le matériau documentaire de Saïd (et d’autres auteurs arabes francophones) est celui de l’orientalisme savant qui s’affirme à partir du xviiie siècle, et qu’il vise avant tout la domination intellectuelle et culturelle qu’exerce ou prétend exercer l’Occident sur ce qu’il nomme « l’Orient » (« une vaste région du monde qui s’étendrait du Maroc au Japon »), Amer Meziane s’intéresse à une « orientalisation » beaucoup plus précoce : celle qui, vers la fin du premier millénaire, englobe tout l’« autre » de l’Occident en étouffant, dans un « geste d’impérialité » de la Raison, toutes les multiples « raisons autres » ; après avoir « sacrifié le Ciel » (la transcendance du Dieu unique, qualifiée d’« orientale »), cette Raison s’achève pourtant, aux xxe et xxie siècles par une défaite fatale, par la fin de l’hégémonie de la raison européenne.
Amer Meziane raconte, non sans une certaine passion, il faut le dire, les moments clés de cette histoire, en commençant par sa préhistoire aux viie et viiie siècles, quand Mohammed, dont on ne sait pas grand-chose, devient « Mahomet », le double déformé ou reconfiguré du prophète de l’islam, le faux prophète hérésiarque qu’il faut à tout prix distinguer du christianisme, le ou les multiples visages de l’Antéchrist durant les siècles de chrétienté et encore de nos jours. On ne suivra pas ici l’enquête complexe, à la fois subtile et passionnante, de ses figures successives chez les théologiens et les philosophes qui ont parlé « religion » en Occident (Spinoza, Rousseau, Kant, Hegel, Renan), dans un jeu (et un enjeu) de rôles des monothéismes juif, chrétien et musulman (la Loi opposée à l’Amour), jusqu’au renversement moderne qui humanise le christianisme lui-même et l’annule à son tour, activant ainsi même le « sacrifice du Ciel ». La « science religieuse » à ses débuts n’est pas épargnée par les représentations orientalistes de l’islam : par exemple, dans les premiers temps de la critique biblique, pour expliquer certaines facettes « primitives » du monde de la Bible, s’impose l’« hypothèse d’une origine afro-arabe » de la loi mosaïque…
Amer Meziane termine son livre en évoquant d’autres voies (ou voix) de la raison, en l’occurrence deux intellectuels arabo-musulmans du xixe siècle qui ont pensé non pas La Vérité contre les mensonges de l’orientalisme, mais « l’errance des vérités », qui ne rejette pas l’autonomie des modernes, mais qui révèle ses étroitesses : al-Afghani, qui s’oppose fermement à Renan, et surtout la belle figure d’Abdelkader, soucieux de réconcilier la foi et le savoir sans céder aux facilités de la piété comme de la pensée.
Il importe de souligner la nouveauté d’Amer Meziane par rapport à Saïd : c’est le versant religieux de l’orientalisme – surtout l’islam, ou plutôt son « double » et les fantasmes qu’il suscite – qui constitue la toile de fond, au sens large, de sa recherche. À ce titre précisément, il dépasse aussi le cadre de la question orientaliste et pose celle, plus universelle, de l’archéologie du savoir telle qu’elle a été et reste imposée par l’Occident, alors même que la raison occidentale, « statufiée » selon lui (c’est-à-dire : déjà morte), « déraisonne à force de ne se rapporter qu’à un petit nombre d’auteurs de son panthéon ». Mais, comme pour l’essai d’Edward Saïd, les spécialistes de l’orientalisme et des disciplines annexes ne seront peut-être pas convaincus par son parcours critique et par les auteurs qu’il choisit (la critique, voire l’autocritique de ces auteurs fait aussi partie de l’héritage occidental), moins encore par sa conclusion : que l’heure de « l’errance de la pensée » serait venue. Les réactions identitaires et autoritaires qui secouent le monde actuel ne vont pas, en tout cas, dans ce sens.